Mon oncle Stefan et ma cousine Fabienne à l’été 1965
Mai 1968
Quand nous chanterons le temps des cerises,
Jean-baptiste clément
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête.
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur.
Quand nous chanterons le temps des cerises,
Sifflera bien mieux le merle moqueur.
De cette parenthèse enchantée, plus que des souvenirs, je garde des impressions féminines – lumière, couleurs, chaleur, insouciance, odeurs et fragrances exhalées par les fleurs des champs.
Bien compréhensible, je n’avais que 2 ans et 8 mois.
Mes parents, qui habitaient à Villejuif (94), 23, Rue Jean-Baptiste Clément (Chansonnier communard), près de l’Avenue Paul Vaillant-Couturier, travaillaient au Service des Mines, 85, Boulevard du Montparnasse, Paris 6ème, et m’avaient confié à la garde de mon Oncle Stefan et de ma Tante Germaine.
Ces derniers tenaient depuis 1967 un garage de mécanique automobile et surtout de réparation de machines agricoles situé 44, Route de Saint-Amand-Montrond -qui prolonge vers le nord la Rue du Grès Rose, à Saulzais-le-Potier (Cher), paisible commune rurale de 621 âmes lors du recensement de 1968.
On verra plus loin que le détail du nom de la rue a son importance locale.
A l’époque, Villejuif faisait partie de la Ceinture Rouge, et l’environnement s’en trouve encore estampillé : Avenue Paul Vaillant-Couturier donc, Boulevard Maxime Gorki, Métro Léo Lagrange et bien d’autres.
C’était l’époque « glorieuse » du Parti Communiste Français : 25% des françaises et des français votaient communiste. Le PCF avait à coeur, en sus de l’indispensable endoctrinement libéralement prodigué dans ses cellules, d’offrir entre autres à ses concitoyens Auberges de Jeunesse, Maisons du Peuple, etc., dans un souci de Fraternité, d’émancipation et d’élévation morale. Bref, une sorte de socialisme à visage humain avant l’heure, et à la française s’il vous plaît.
Les cellules arboraient fièrement à leurs frontons la faucille et le marteau et le Parti était en lutte pour – sic, le progrès social, la paix, et un avenir de grandeur nationale – resic.

C’est ce qu’on appelle l’invention du communisme municipal, avec pour objectifs : une gestion de classe, moderniser la région parisienne, lutter pour l’emploi industriel, loger les travailleurs. Pour plus de détails, on se référera utilement au rapport de Jacques Duclos en 1956 au Congrès du Havre sur Les municipalités au service des masses laborieuses.
Mon père affublait affectueusement Jacques Duclos du sobriquet de La grenouille, du fait de ses lunettes, le plus souvent à monture ronde.
Aujourd’hui encore en 2021, la mairie de Villejuif reste tenue par le PCF.

Dans la France de 1968, lesdites masses laborieuses, pour reprendre la terminologie en vigueur, et ce, malgré les Trente Glorieuses, n’avaient pas les moyens matériels de s’offrir les loisirs et opportunités qui sont aujourd’hui considérés comme indispensables, sinon de droit, et leurs énergies étaient toutes tendues vers l’atteinte de leur dignité : se nourrir, se vêtir, se loger et éduquer leurs enfants pour leur permettre un avenir meilleur.
On l’oublie trop souvent.
Retour à Saulzais-le-Potier, Route de Saint-Amand-Montrond, en 1968.

Accolée au garage, une maison à l’étage de laquelle se trouvait ma chambre qui donnait sur la rue. Je me souviens de l’odeur de cette maison, de son grand jardin (65m x 25m), des herbes hautes et coupantes et des nombreuses automobiles qui s’y trouvaient à l’arrière du garage, et surtout des effluves qui émanaient d’icelui. Un fort bouquet d’huile de vidange, de liquide hydraulique et de soudure à l’arc s’en échappait jusque dans la cuisine.

Dans l’entrée, un vieux téléphone mural dont on trouvera ici une représentation approchée. C’est désormais un produit vintage assez recherché.

Sur une table, au pied du téléphone, l’inévitable calepin publicitaire Yacco bien sûr, sur lequel ma Tante prenait note des appels.

Inconcevable pour les milléniaux et la génération Z, c’était un temps où les communes rurales -et même de grandes villes, n’avaient pas de standards téléphoniques automatiques. Il fallait contacter la demoiselle du téléphone -surnom donné aux opératrices, qui, après un long moment, vous rappelait pour vous mettre en relation avec votre correspondant.
Ainsi, pour contacter mon Oncle, il fallait demander le 38 à Saulzais-le-Potier.
C’est en 1966 que le regretté Fernand Raynaud étrenna son immortel 22 à Asnières.
Etant de la génération X, je me souviens que, jusqu’au milieu des années 1970, seul 1 français sur 7 disposait du téléphone chez lui. L’installation de l’automatique sur l’ensemble du territoire français ne sera complétée qu’en 1978 sous la vive impulsion du président Valéry Giscard d’Estaing.
43 ans plus tard, nous disposons presque tous d’un smartphone et bientôt de la 5G.
C’est à Epineuil-le-Fleuriel, à 10 kilomètres au sud-est de Saulzais-le-Potier, qu’Alain-Fournier situe l’action du Grand Meaulnes, où il vécût une partie de son enfance. A part la saignée de l’autoroute A71, les paysages de ce canton du sud du Berry ont assez peu évolué depuis 1913, date de parution du roman que l’on pourra relire avec plaisir, ne serait-ce que pour l’évocation des lieux et du contexte d’alors.
Autre point d’intérêt de Saulzais-le-Potier, et pas des moindres, il s’agît d’un des centres de la France ainsi que de la capitale du Grès Rose.
C’est à Saulzais-le-Potier, que les calculs de l’éminent mathématicien et astronome, l’abbé Théophile Moreux (1867-1954), auraient déterminé le centre de la France. La stèle en grès rose érigée en 1966, se trouve au lieu-dit « le Chétif Bois », à 9 minutes à pied et 750 mètres de la maison de mes Oncle et Tante et de ma cousine Fabienne.

Si l’on omet l’antécédent de Bruère-Allichamps (1799), de nombreux villages se sont découvert depuis une vocation tardive en la matière et revendiquent fièrement cette centralité. Rien que dans le département du Cher, on compte ainsi 5 centres de la France !
Bruère-Allichamps (46° 45′ 47″ N, 2° 25′ 29″ E, calculé sur la base du méridien de Paris) est historiquement la première, mais sur la base de calculs anciens du géographe Adolphe Joanne (1813-1881), qui ne tenaient pas compte de la Corse. Il s’agit du centre du plus petit quadrilatère dans lequel tient la France continentale
Farges-Allichamps (46° 45′ 34″ N, 2° 24′ 04″ E, l’aire de repos Centre de la France de l’autoroute A71 se situant en 46° 45′ 07″ N, 2° 25′ 00″ E)
Saint-Amand-Montrond (46° 43′ 17″ N, 2° 30′ 37″ E), centre du rectangle formé par les parallèles 42°20’00N et 51°05’27N et les méridiens 4°47’47O et 8°01’47E (sommets de ce rectangle : 42° 20′ 00″ N, 4° 47′ 47″ O, 51° 05′ 27″ N, 4° 47′ 47″ O, 51° 05′ 27″ N, 8° 01′ 47″ E, 42° 20′ 00″ N, 8° 01′ 47″ E) qui correspondent respectivement aux points les plus au sud, nord, ouest et est de la France continentale. En raison de l’allongement créé par la péninsule bretonne, ce point est légèrement plus à l’ouest que les autres
Saulzais-le-Potier (46° 36′ 21″ N, 2° 29′ 54″ E, sur la base de l’emplacement du monument installé à cet endroit), selon le calcul de l’abbé Moreux
Vesdun (46° 32′ 23″ N, 2° 25′ 49″ E), barycentre des centres de l’ensemble des communes françaises continentales (donc sans celles de la Corse), associés d’un coefficient égal à la superficie de la commune
Sur le grès rose, très abondant dans la région, on consultera Frédéric Desabres, Tailleur de pierre et exploitant de la carrière de grès rose de Saulzais-le-Potier.
Par souci du détail et de l’anecdote, on n’oubliera pas la stèle -en grès rose évidemment, en l’honneur des exploits du Général Georges Pelletier-Doisy, as de la Grande Guerre et détenteur de nombreux records aéronautiques.

A ce jour, la France n’a connu qu’une seule véritable pénurie totale de carburants. C’était en mai 1968. A l’époque, neuf millions de personnes cessent le travail dans ce qui reste le plus grand mouvement social de l’Après-Guerre. Les raffineries et les dépôts sont bloqués, comme nombre d’autres secteurs industriels. Finalement, à partir du 31 mai, moins d’une semaine après la signature des accords de Grenelle, qui octroient de nouveaux droits aux travailleurs, les stations sont à nouveau alimentées, et les voitures redémarrent doucement, comme le reste du pays.
Paris. Mon Père, sentant monter l’exaspération populaire -il était adjoint technique au Service des Mines et, à ce titre, amené à visiter de nombreux établissements industriels, avait pris la précaution de se procurer un baril d’essence de 159 litres qu’il stocka chez mes Grands-Parents maternels à Bondoufle (91) où il remplissait son réservoir à l’aide d’une pompe Japy à main.

A la suite de la grève générale du 13 Mai, qui devait rester symbolique, mais ne s’arrêta pas, et au blocage des dépôts de carburants et des raffineries par les grévistes, il ne resta bientôt plus une seule goutte d’essence dans toute la Capitale.
C’est ainsi que mes parents, dans l’Ami 6 Break bleue de mon père, couvraient la distance qui sépare Villejuif du Boulevard du Montparnasse en moins de 15 minutes, la densité de la circulation avoisinant le néant –Anne Hidalgo aurait applaudi des deux mains. N’ayant pas changé leurs habitudes horaires, ils étaient à pied d’oeuvre une demi-heure plus tôt qu’à l’accoutumée et, tout étant bloqué dans le pays, une fois les dossiers en cours bouclés, en vinrent rapidement à devoir occuper leurs journées à bien autre chose qu’au service de la République.

Mes parents, mon Père surtout, auraient pu être qualifiés par les Maoïstes et les Trotskistes qui noyautaient les universités, de travailleurs révisionnistes et décadents inféodés au mur de l’argent, à la solde du Grand Capital et, pour couronner le tout, de laquais serviles de l’impérialisme hégémonique.
Comme Charles de Gaulle, ils pensaient : « La réforme, oui ; la chienlit, non ».
Et c’est ainsi que la parenthèse se referma, une poignée de jours après la signature des accords de Grenelle, menés de main de maître par Georges Pompidou, et qu’un million de réactionnaires déviationnistes et dégénérés défilèrent sur les Champs-Elysées l’après-midi du 30 Mai 1968, en soutien à De Gaulle, mais surtout à son désormais encombrant et très populaire Premier Ministre.

Le midi même, le vieux général avait prononcé la dissolution de l’Assemblée Nationale, sur la suggestion de Georges Pompidou, et organisé des élections législatives anticipées « à moins qu’on entende bâillonner le peuple français tout entier en l’empêchant de s’exprimer en même temps qu’on l’empêche de vivre, par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler ».
Pour finir dans le droit fil de la pensée abstraite, toujours le même jour, le Parti Communiste marxiste-léniniste de France, après avoir dénoncé les « accents d’apprenti dictateur » de De Gaulle, met en garde les travailleurs contre « le danger fasciste », tout en pointant la responsabilité des « révisionnistes », c’est-à-dire de la direction du PCF et de la CGT.
Nonsense Britannique ou plus pur situationnisme ? Nul ne sait !
Les élections qui s’ensuivirent débouchèrent sur un raz-de-marée électoral pour les gaullistes et ce qui devait arriver arriva. De Gaulle remplaça Pompidou par Maurice Couve de Murville.
Commença alors le Chant du cygne pour l’homme de Colombey-les-deux-églises.
Pour en revenir au point de départ de ce chapitre, mon premier véritable souvenir net et sans altération remonte au 24 Décembre 1967.
J’étais seul devant l’escalier qui menait à la porte d’entrée de la maison de mes Grands-Parents maternels. Le terrain était clos de murs et je vis soudain s’ouvrir la porte pleine qui donnait sur la rue.
Penché sur je ne sais quoi, mon Oncle se redressa et éleva de sa main gauche un objet que je reconnu aussitôt comme une voiture à pédales, une belle 404 blanche décapotable en métal, dont j’allais bientôt avoir un usage intensif.

Sans rien me dire, il me regarda droit dans les yeux avec son habituel sourire débonnaire, caché derrière sa moustache à la Edwy Plenel, d’un air qui voulait dire « C’est ta voiture désormais ».
Je m’en souviens comme si c’était hier et m’en souviendrai jusqu’à ma mort.

J’aimerai toujours le temps des cerises,
Jean-baptiste clément
C’est de ce temps-là que je garde au cœur,
Une plaie ouverte,
Et Dame Fortune, en m’étant offerte,
Ne saurait jamais calmer ma douleur.
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au coeur.
La suite en Juin 2021.

