Charles Bichemin – 3 janvier 1934 – 24 octobre 2017
Par décision du général d’Armée, commandant en chef des forces terrestres, Secrétaire d’Etat à la Guerre, j’ai été nommé enfant de troupe à compter du 1er octobre 1940.
J’avais six ans.
A cette nomination étaient associés des avantages :
la possibilité d’être soigné gratuitement dans les hôpitaux militaires,
la possibilité de voyager au tarif militaire sur les chemins de fer,
la priorité pour être admis dans les Ecoles Militaires Préparatoires (E.M.P.).
15 janvier 1941 Nomination enfant de troupe en date du 1er octobre 1940
C’est au bénéfice de l’un de ces avantages qu’a été établi, le 28 juillet 1941, à mon nom, une feuille de déplacement pour le trajet Saint-Césaire les Nîmes – Verdun, via Lons le Saulnier (curieusement aller et retour !), au titre d’enfant de troupe « dans la famille », « réfugié rejoignant le domicile familial ». Trajet débuté le 29 juillet 1941.
28 juillet 1941 Feuille de déplacement
Une enfance mouvementée
Les années scolaires 41/42 – 42/43 – 43/44 ont été marquées par des résultats mitigés en raison des alertes aériennes qui nous conduisaient aux abris. De fait, à partir de 1943 jusqu’à octobre 1944, nous passions le plus clair de notre temps dans la cour des écoles pour être plus rapidement aux abris, en même temps que la décision était prise de nous scolariser seulement la moitié de la journée, par roulement.
1943 Collège Buvignier, Verdun, classe de 7ème et 8ème, assis au premier rang tout à droite
Cependant, j’ai décroché le 9 mai 1944 le Diplôme d’Etudes Primaires Préparatoires, sésame alors obligatoire pour entrer en 6ème.
L’année scolaire 44/45 a été catastrophique, à tel point que je n’en ai trouvé aucune trace dans les archives familiales : une main charitable a fait table rase de ces mauvais souvenirs. Rares ont été les jeudis où je n’ai pas été collé, avec parfois un supplément le dimanche matin. Cette année-là, nous n’allions à l’école que l’après-midi, et les matinées se passaient à jouer, souvent dans les remparts, avec Walter Villagi, un voisin. Les leçons et les devoirs..
Manquent, outre ceux qui ont été volontairement soustraits par la « main charitable », les documents concernant l’année 39/40 passée chez les Frères des écoles, dits aussi « Frères Quatre-Bras », en raison d’une sur-soutane dont ils n’occupaient pas les manches. Nous sommes partis en mai 1940 en n’emportant que l’essentiel.
Mai 1945 Communion
En juillet/août 1945, j’étais en pension à Belrupt, petit village situé à environ quatre kilomètres de Verdun, dans la famille Meunier, celle d’un garde-forestier, lui-même ancien enfant de troupe de l’école de Rambouillet.
Ma mère m’avait placé là pour m’éloigner du terrain de mes exploits. Je m’ennuyais un peu, mais on mangeait bien, à notre faim, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps en raison des restrictions de l’époque. Dans un village, la débrouille et le troc palliaient assez bien ce manque.
C’est là qu’un après-midi mon père, alors mobilisé à Metz, vint me chercher afin de me faire passer l’examen préalable à l’admission dans une école militaire. Cet examen se déroulait dans les locaux de la subdivision militaire de Metz, en présence d’un énorme aigle en bronze abandonné par l’armée allemande, tandis que dans le couloir desservant la pièce un ouvrier tentait d’ouvrir, au chalumeau, un coffre de même provenance que l’aigle. Heureusement, ce coffre n’était pas piégé.
J’étais le seul candidat de ce centre. Je me souviens d’un problème d’arithmétique où il était question d’une tôle dont la longueur était exprimée en mètres, la largeur en centimètres, et l’épaisseur en millimètres. Sachant que la densité était 7,35, il fallait donner en tonnes le poids de ce sujet !
Toujours est-il que j’ai été admis. J’ai le vague souvenir d’un document entrevu à Tulle, sur lequel était mentionné mon rang : 242ème sur 247 !
L’école militaire préparatoire de Tulle utilisait quatre casernes :
la caserne Lovy, dite aussi de la Botte, la plus éloignée de la gare, dédiée aux deux premières années,
la caserne Marbot, qui dominait la ville de Tulle, en fait un ancien monastère, où se déroulait la troisième année, aujourd’hui siège du conseil général de la Corrèze,
la caserne des Récollets, en centre ville, pour la dernière année,
la caserne du Champs de Mars, également en centre ville, où se trouvaient l’administration et l’intendance.
Caserne Sergent LOVY – Tulle Bien apprendre pour mieux servir
La scolarité était de quatre années en période normale, la rentrée s’effectuant à l’âge de 13/14 ans. Chaque promotion avait un effectif de 150 réparti en cinq classes de 30 élèves. Exceptionnellement, la rentrée de 1945 comportait des classes de 6ème, et nous étions quelques uns à n’avoir que 11 ans.
C’est mon père qui m’a accompagné à Tulle. La gare étant située à une extrémité de la ville et la caserne Lovy à l’autre extrémité d’une agglomération tout en longueur, le trajet m’a paru interminable.
A mesure de l’arrivée des élèves, rythmée par la cadence des trains assurant la liaison Brive-Tulle, un « chef » présentait les lieux, notamment l’affectation des dortoirs où le nom de chacun figurait déjà sur les boîtes à paquetage accrochées au mur au-dessus de chaque lit. Ces boîtes allaient bientôt être remplies après notre passage au magasin d’habillement.
Celui-ci était le fief de l’adjudant Gagnol, dont l’aménité ne nous laissait aucun doute sur la sollicitude non bienveillante dont nous allions bénéficier.
Nous avons donc reçu une capote, trois tenues de drap, bleu marine, numérotées 2, 3, 4 :
la tenue 2, dite de sortie, avait déjà eu plusieurs occupants successifs ainsi que l’attestaient leurs matricules figurant sur la doublure,
la tenue 3, destinée aux promenades encadrées du jeudi après-midi et du dimanche après-midi, un peu plus fatiguée que la tenue 2,
la tenue 4 pour tous les jours, elle, vraiment en fin de service.
En complément, deux bérets, l’un neuf, l’autre usagé. S’ajoutait une autre tenue dite « bourgeron ou treillis » en toile épaisse et de couleur tirant sur le jaune. En fait, nous l’enfilions au-dessus de la tenue 4, ce qui n’était pas de trop lors des longs séjours dans la cour au moment des rassemblements : en automne et en hiver, le climat de Tulle est rarement clément. A ces tenues s’ajoutaient bien sûr des brodequins : une paire pour les sorties, une autre pour tous les jours, ainsi que des sabots de bois.
Lorsqu’un rassemblement était trop lent au gré de l’encadrement, nous étions invités fermement à nous concentrer au troisième étage de notre casernement, puis, au coup de sifflet à roulette, à regagner le lieu du rassemblement. C’était un vrai régal que d’entendre 150 paires de sabots de bois dévaler à toute allure les trois étages d’escaliers en bois ! L’exercice pouvait recommencer deux ou trois fois selon l’humeur de l’encadrement.
Revenons à l’habillement : une chemise bleue pour les sorties, une autre kaki, assorties pour l’une d’une cravate noire, et pour l’autre d’une cravate kaki, un caleçon court, un autre long, une ceinture de flanelle, une serviette de toilette en toile et de la taille d’un petit torchon de cuisine, une paire de chaussettes, un mouchoir, un quart, une cuillère et une fourchette. Ces derniers instruments, nous devions toujours les avoir sur nous, sauf lors des sorties.
En plus, un sac à brosses contenant :
une brosse longue dite à boutons, accompagnée d’une patience, accessoire nécessaire pour éviter de mettre du Miror sur le drap des vestes,
une brosse à habit,
une double pour le cirage,
une brosse à reluire.
J’allais oublier un nécessaire de couture comprenant du fil, noir, kaki et blanc, des aiguilles, un dé, une alêne. La tenue de sport consistait en un flottant en toile légère et une chemisette de même nature. Et nous voilà équipés.
Le caleçon court, le mouchoir, les chaussettes, la chemise tout venant, étaient changés tous les jeudis. Quant à la chemise dite de sortie, elle ne bénéficiait jamais d’aucun lavage, sauf au domicile des parents lors des permissions.
Je n’ajouterai pas un raton-laveur à cet inventaire, mais un martinet ! Cet instrument n’avait pas pour destination de nous frapper, mais de battre les couvertures une fois par trimestre. Je ne suis pas certain de l’efficacité de ce traitement, les autorités non plus, et de fait il a été rapidement abandonné.
Après que nous avons été pris en main par notre chef de section, mon père est parti puis est revenu brièvement le lendemain pour me dire au revoir : les accompagnants étaient priés de ne pas s’attarder. Ils devaient récupérer nos vêtements civils et les emporter. Nous ne gardions avec nous que notre valise contenant des affaires personnelles. Cette valise, je l’ai toujours en ma possession.
A la rentrée d’octobre 1945, deux promotions ont été exceptionnellement recrutées pour compenser l’absence de recrutement en 1944, l’une composée d’élèves de sixième, l’autre d’élèves de cinquième. Chaque promotion était divisée en 5 classes, numérotées de 6ème 1 à 6ème 5 pour les sixièmes. De même pour les 5èmes.
J’étais en 6ème 5, non pas en raison de l’ordre de classement à l’arrivée, mais parce que c’était la classe option Allemand. Pour les autres classes, l’ordre d’entrée était respecté.
Le fonctionnement était le suivant : les deux ou trois élèves qui ne suivaient pas en 6ème passaient l’année suivante dans la classe de niveau inférieur et, à l’inverse, les deux ou trois meilleurs de la classe inférieure passaient dans la classe supérieure. Les programmes étaient adaptés au niveau de chaque classe. L’année suivant la rentrée de 1945, la numérotation des classes fut changée, ainsi que l’organisation pour les cours de langues : les « options Allemand » des différentes classes étaient regroupées pour un cours en commun. Je me suis retrouvé en 1ère A3.
Simultanément à une scolarité ordinaire, nous recevions un début d’instruction militaire : arrivés dans les premiers jours d’octobre, nous devions impérativement savoir nous déplacer en rangs et files alignés et au pas cadencé pour les cérémonies du 11 novembre, en ville.
C’est donc le jeudi matin, après les travaux de Batterie (c’est ainsi que se nommaient les travaux d’entretien des chambrées, consistant à balayer le plancher à l’aide de la brosse longue à boutons, à faire reluire le dit plancher en le frottant avec des culs de bouteilles, à expulser la poussière des châlits..) qu’étaient organisés des défilés dans la cour de la caserne. Et l’on recommençait tant que des progrès n’étaient pas constatés. Le 11 novembre 1945, nous avons pu défiler correctement dans les rues de Tulle.
Dans le même temps, nous avons appris à présenter une revue de literie : couvertures pliées et alignées en bout de lit, surmontées par les draps roulés et disposés en croix, le tout coiffé du polochon.
Une variante consistait en une revue de literie démontée : le châlit (sommier métallique) redressé et appuyé contre la boîte à paquetage, encadré par la tête et les pieds de châlit, le matelas par terre avec draps et couverture comme ci-dessus.
Une autre revue était la revue de détail : tous les éléments du paquetage disposés dans un ordre précis sur le matelas, afin de s’assurer qu’il ne manquait rien.
Par la suite, une punition consistait à présenter une revue de literie démontée dans la cour, après l’appel dans les chambrées qui avait lieu à 9 heures le soir. Le châlit métallique faisait plus de 20 kilos, aussi le faisions nous glisser dans les escaliers pour la descente. Je logeais au second étage : pour le remonter, il fallait faire appel à un copain.
Le balayage du plancher, tel que je viens de l’évoquer, relevait du fait que nous ne dispositions ni de balais ni de pelles. Pour ce qui est du balayage des escaliers et de la cour, nous utilisions des genêts que l’on nous faisait couper dans la nature lors des promenades du jeudi. Il y avait un quota à respecter.
Chaque jour, après les cours ou les séances d’atelier de la matinée, avait lieu le « rapport« , en rangs par sections, dans la cour, quel que soit le temps, où l’on donnait les résultats de la visite médicale de ceux qui s’y étaient présentés en début de matinée : x jours d’exemption de service, ou bien vu et soigné pour ceux qui n’étaient pas reconnus malades, ce qui entraînait pour eux une punition sous forme de corvées à exécuter pendant les temps morts de la journée.
Après cela, l’annonce des punitions en jours d’arrêt avec énonciation des motifs. Un jour d’arrêt correspondait à un jour de permission en moins, le cumul de 10 jours d’arrêt dans l’année conduisait à l’expulsion de l’école.
Suivait la distribution du courrier qui nous était remis non ouvert, tandis que celui que nous écrivions obligatoirement aux parents, toujours dans la matinée du jeudi, était remis non cacheté au chef de section qui était censé le lire et censurer les passages qui décrivaient trop bien les conditions de notre existence, telles que nous les ressentions.
Comme son intitulé l’indique, l’Ecole Militaire Préparatoire Technique de Tulle visait à dispenser un enseignement « technique ». C’est ainsi qu’étaient programmées des séances d’atelier où l’on apprenait les rudiments du métier d’ajusteur. Cela consistait à dresser les faces puis les champs (d’équerre et droits) d’un tronçon de fer plat tel que sorti de tréfilerie, c’est-à-dire recouvert de calamine, à l’aide, pour dégrossir, d’une lime dite « d’Allemagne ». C’est un outil de plus d’un kilo, à grosse denture, long de 350 mm sans le manche, la pièce à traiter étant coincée dans les mors d’un étau à pied.
Comme l’on s’occupait déjà d’ergonomie au travail, placé devant l’étau, un coude posé sur les mors, le poing fermé devait arriver juste sous le menton. Pour obtenir ce résultat, il était nécessaire de placer certains d’entre nous sur des estrades genre palette. Une séance d’atelier durait quatre heures, le plus souvent le matin, avec dans l’estomac un quart de café et une mince tranche de pain avec ordinairement de la compote de pommes.
Je rappelle que l’âge moyen se situait entre onze et douze ans pour notre promotion, aussi le rendement n’était-il pas fameux. Après bien des efforts, et l’utilisation d’une lime dite à taille bâtarde après le dégrossissage, la pièce se trouvait, à peu de choses près, aux cotes imposées.
Venait alors l’utilisation du bédane, sorte de burin à lame étroite, pour tailler des créneaux, après traçage, dans l’un des champs. Il arrivait que le bédane dérape, la face externe de l’auriculaire de la main qui le tenait entrait alors en contact avec l’arête vive de l’un des créneaux. Il n’était pas rare, à la sortie de l’atelier, de voir des petits doigts enveloppés dans un mouchoir sale « qui faisait la semaine ». Après le bédane venait l’utilisation du burin, pour supprimer la partie crénelée, avec même punition pour les petits doigts.
Pendant les années qui suivirent, nous avons appris l’utilisation de perceuses à colonne, d’étaux limeurs, de fraiseuses, en passant par les tours « Ernault » datant d’avant le siècle : transmission par courroie, engrenages sur lyre faisant office de boîte de vitesse.. Ils conservaient cependant une bonne précision. Nous avons aussi bénéficié d’un passage à la forge. En dernière année, en plus de l’usage de tours modernes, est venue une initiation à la soudure au chalumeau et à l’arc électrique.
Au cours des deux premières années, en raison des restrictions dont souffrait l’ensemble de la population, les repas étaient nettement insuffisants et les denrées parfois douteuses : les portions de « Vache qui Rit » étaient tachetées de violet, ce qui leur donnait un goût aigrelet assez surprenant. Un jour, nous avons eu des pâtes dont le carton d’emballage grisâtre avait été déchiqueté par des souris dont les crottes avaient souillé le contenu : c’est sans aucun remord que les cuisinières avaient fait cuire l’ensemble. Et ceci n’est qu’un bref aperçu.
Le dimanche était le jour attendu des frites. A la fin de l’année 1945, le prisonnier allemand préposé à l’allumage de la friteuse, en l’occurrence une vaste marmite en fonte posée sur un foyer en briques, alimenté au bois, a trop poussé les feux, et l’huile s’est enflammée provoquant l’effondrement de la hotte qui surmontait l’ensemble. Ainsi, les réparations ayant tardé, pendant presque un an nous n’avons pas eu de frites.
La première permission pour Noël 1945 débutait le 19 décembre. Embarqué à Tulle dans la soirée dans le tortillard qui reliait cette ville à Brive-La-Gaillarde, puis dans le Toulouse-Paris, un express qui, en raison des voies et des ponts pas encore remis tout à fait en état, avançait au ralenti. Par exemple, nous avons franchi le pont des Aubrais à la vitesse d’un homme au pas. Seule une voie était rétablie sur un pont provisoire et, que l’on regarde à gauche ou à droite, on n’apercevait aucune structure mais seulement la Loire en crue. En temps ordinaire, le trajet Brive-Paris durait environ 4h30. Cette fois, partis de Brive vers 21h30, nous sommes arrivés à Paris dans la matinée du lendemain.
L’intendance nous avait gratifiés de deux repas froids en prévision de ces longs trajets. A Paris, il n’y avait de train pour Châlons-sur-Marne que le lendemain matin. J’ai donc passé la nuit chez la tante Bourniche, laquelle devait me conduire à la gare de l’Est en temps utile. Le premier train pour Châlons-sur Marne était à 6h45, mais nous sommes arrivés un peu plus tard, et j’ai pris celui de 7h.
Arrivé à Châlons, j’appris que le train assurant la correspondance pour Verdun venait de partir et qu’il n’y en aurait pas d’autre avant le 26 décembre. A cette époque les trains étaient rares du fait de la pénurie de locomotives en état de rouler, et aussi pour faire des économies de charbon.
J’ai donc emprunté des trains reliant Châlons à d’autres villes du secteur, où je pensais trouver une correspondance pour Verdun. Peine perdue. Un contrôleur à qui j’ai expliqué ma démarche a bien voulu oublier que je n’avais pas de billet pour ces destinations. Retour à Châlons où je squattais dans la salle d’attente en faisant le ramadan.
Je ne sais plus comment j’ai appris qu’une voiture venait de Verdun chercher deux dames pour les y conduire. Pris de pitié, le conducteur m’a admis à embarquer malgré la présence de nombreux bagages et d’un soldat dans le même embarras que moi. Vu la petitesse de la voiture et son encombrement, le soldat a fait la presque totalité du voyage à l’extérieur, accroché au gazogène avec un ceinturon. Dehors, il gelait.
Arrivés à Verdun, j’ai débarqué au bas de la rue Saint Pierre et terminé le reste du trajet à pied. C’est ainsi que parti de Tulle le 19 décembre, je suis arrivé à Verdun dans la nuit du 23 au 24 décembre. Entre temps, mes parents inquiets de ne pas me voir arriver avaient, à l’aide du téléphone des cousins Louviot, tenanciers de l’hôtel du Lion d’Or, contacté toutes les gares du secteur où, curieusement, bien que vêtu d’un uniforme bien repérable, personne ne m’avait aperçu. A 11 ans, j’ignorais qu’à cette époque il y avait dans chaque gare importante un chef de gare militaire qui aurait pu soit rassurer mes parents, soit trouver l’occasion d’une liaison militaire.
1946 Tulle assis en tailleur, tout à droite
Le 8 mai 1946 fut marqué par le décès accidentel de deux élèves de l’école : pour la commémoration du 8 mai 1945, une représentation était organisée au stade municipal, les acteurs étant les élèves de l’école. En fin de séance, comme nous passions à proximité de la Corrèze, notre accompagnateur, l’adjudant Cousine, a bien voulu nous autoriser à aller y barboter. La Corrèze a un régime du genre torrentiel. En mai, l’eau y est encore assez froide et, bien que de faible profondeur, il y existe tout de même des trous d’eau.
C’est dans l’un deux que notre camarade de section, Le Chapelain Michel s’est aventuré. Sans doute saisi par le froid, il a coulé à pic. Très rapidement, un civil qui passait à proximité a plongé, l’a ressorti de l’eau, mais les pompiers intervenus sur les lieux n’ont pu le ranimer.
Au cours du même après-midi, des élèves de dernière année apprenaient à conduire dans une Peugeot 402. Un défaut de maîtrise a conduit cette voiture contre un arbre. L’un des apprentis a été tué sur le coup, deux ou trois autres occupants de la voiture ont été sérieusement blessés, dont le plus âgé des frères Knapp.
La fête de l’école, vers la fin de l’année scolaire 1946/1947, s’est déroulée au stade municipal Alexandre Queuille, un public nombreux venant y assister. Le spectacle était assuré par les élèves de l’école. Pour cette occasion, notre chef de section, le sergent-chef Vergne, de la « Coloniale », d’un naturel assez flegmatique, nous a fait apprendre une chanson en Wolof dont, bien sûr, nous ne comprenions pas un mot.
Sept ans plus tard, servant moi-même dans la Coloniale, avec des soldats africains, j’appris au fil du temps quelques mots de cette langue : ce qu’il nous a fait chanter était vraiment très très osé. Je crois que notre interprétation en public a procuré une intense jubilation à ce coquin !
Au début du mois de juin 1947, un pique-nique fut organisé au lieu-dit Bourbacoue, à quelques kilomètres de Tulle, endroit qui était rituellement le but de nos « promenades » du jeudi. La voiture hippomobile de l’école nous a apporté les éléments du repas ainsi que des gamelles pour en assurer la cuisson. Et débrouillez-vous !
Aucun d’entre nous n’avait la moindre notion de cuisine. Dans l’escouade (10 élèves) à laquelle j’appartenais, je me suis retrouvé cuistot. Nous avons réussi à faire du feu avec du bois mort et à noircir le fond des gamelles, mais cependant à cuire aussi du vermicelle que nous avons mangé avec de la compote de pommes. Pour assumer ma fonction, je me suis mis torse nu et ai ainsi bénéficié d’un remarquable coup de soleil dans le dos.
Dans les jours qui ont suivi, j’étais de plus en plus fiévreux et mal en point. Le soir, mon voisin de lit, Fernand Bergougnoux, m’enlevait des lambeaux de peau sur le dos. Un après-midi où nous étions en composition trimestrielle de dessin industriel, j’ai vu les figures que je venais de tracer se déplacer. Le professeur de dessin, Mr Garde (dit Piton en raison de la taille de son nez) m’a autorisé à me rendre à l’infirmerie, lieu où, du fait de l’aménité de l’infirmière cerbère, nous ne nous rendions qu’en dernier recours.
Là, j’ai été accueilli par : « Carotteur, tu étais en composition de quoi ?« . Après avoir pris ma température qui se montait à 41°2, à peine radoucie, elle m’enjoignit d’aller me coucher au premier étage de l’infirmerie. C’était un grand dortoir, avec une vingtaine de lits, où se trouvaient un seul occupant et les deux chats siamois de l’infirmière.
Le médecin militaire est passé le lendemain, a recommandé la diète, et diagnostiqué une primo-infection pulmonaire. Quelques jours plus tard, j’ai été transféré à l’hôpital de Tulle où fonctionnait une section réservée aux enfants de troupe. Là, on était correctement alimentés et soignés. Pour ma part, je recevais tous les jours une intraveineuse de calcium.
Dans les derniers jours de juillet, le fonctionnement de cette section était interrompu pour la durée des vacances d’été. C’est pourquoi mon transfert à l’hôpital militaire Robert Piqué de Bordeaux fut organisé. Ce grand hôpital est situé au fond d’un grand parc arboré. Dans ce parc des patients se promenaient, vêtus de pyjamas grisâtres rayés de bandes bleues verticales. Désagréable impression d’entrer dans une prison. L’un de mes camarades de promotion, André Petit, rescapé de Dien Bien Phu, a fréquenté cet hôpital en 1954. Les mêmes pyjamas constituaient toujours l’uniforme des patients.
Je fus admis en Médecine 1, au premier étage, juste au-dessus de l’aile réservée au secteur psychiatrique. J’étais âgé de treize ans et seul enfant de troupe au milieu de militaires de tous âges et de toutes provenances. Je fus logé dans une chambre à deux lits en compagnie d’un gendarme atteint au visage d’une vilaine plaie qui ne guérissait pas.
Je ne recevais pas de soins particuliers. A cette époque, les primo-infections pulmonaires demandaient du temps et une alimentation abondante. C’est pourquoi je fus admis au régime suralimentation qui consistait à recevoir deux hors-d’oeuvre et deux desserts en plus du plat principal. Avant le repas de midi, du quinquina, une bonne rasade servie dans le bol à bords épais qui nous tenait lieu de verre à boire. Au repas, un quart de pinard non baptisé, et après, une potion à base d’extrait de foie de veau désinfectée au rhum. Autant dire qu’après cela une bonne sieste était nécessaire.
Je lisais tous les journaux et magazines qui me tombaient sous la main, pour passer le temps qui me semblait d’autant plus long que je n’avais aucune indication sur la durée de mon séjour. Après plusieurs semaines je fus admis en salle commune où je pus participer à d’interminables parties de cartes. La seule obligation que nous avions était d’être présents à la visite, le matin à 9 heures, soit au garde-à-vous au pied du lit, soit couchés. Le médecin commandant Faure passait, très digne, n’adressant la parole à personne. sans doute les deux infirmières, mesdemoiselles Dupuit et Duvigneau, entre deux âges, le renseignaient-elles sur l’état des malades. Aucun d’eux, d’ailleurs, ne me semblait gravement atteint.
L’été 1947 a été particulièrement chaud et sec dans le sud-ouest : il s’en est suivi de gigantesques incendies dans la forêt des Landes. Quelques prisonniers allemands qui y étaient envoyés n’ont pu en réchapper. Il y eut aussi une invasion de criquets. La troupe a été utilisée pour faire du bruit afin de les empêcher de se poser, sans grand succès.
Cet été là, il y eut aussi l’incendie d’une cordonnerie industrielle, dans le quartier de Nansouty. Il s’y trouvait de nombreux produits inflammables, dont des tonneaux de colle, qui avaient tendance à décoller et à propager l’incendie.
Durant mon séjour, j’ai pu aussi noter un incident qui aurait pu avoir des suites fâcheuses : un bateau amarré au port de la Lune, en plein centre de Bordeaux, a rompu ses amarres sous l’effet du mascaret. Il a été dressé contre les piles du Pont de Pierre, le seul pont routier sur la Gironde à cette époque. La cargaison de ce bateau était du nitrate du Chili, de même nature que celle du bateau dont l’explosion avait précédemment entraîné d’énormes dégâts dans la ville de Brest. Enfin, au cours du quatrième trimestre 1947, j’appris, par le journal, l’incendie ayant ravagé une partie de la toiture de la caserne Marbot, à Tulle.
Mes partenaires aux jeux de cartes, assoiffés, me sollicitaient parfois pour aller chercher quelques litres de pinard dans un bistrot voisin de l’hôpital, sachant qu’à mon âge, je ne risquais pas grand-chose. C’est ainsi qu’après la nuit tombée, affublé parfois du blouson d’un sergent-chef de chasseurs ou bien de celui d’un caporal-chef fantassin, je traversais le parc jusqu’à atteindre le mur de clôture, à proximité de la résidence du médecin commandant Faure. Dans un coin, des pierres avaient été accumulées afin de faciliter l’escalade. Le patron du bistrot ne manifestait aucun étonnement devant mon jeune âge et mes tenues fantaisistes. Je n’ai jamais été pris. Il faut dire qu’il n’y avait à peu près aucune surveillance la nuit.
Les mois ont passé sans que l’on me donne la moindre indication sur le sort qui m’était réservé. J’ai appris, par la suite, que l’on recherchait pour moi un lieu de convalescence, genre préventorium, sans succès. En effet, il existait bien de ces établissements : certains pour les enfants jusqu’à 14 ans, et d’autres pour les plus de 16 ans et les adultes. En fin de compte, par exception, le préventorium lozérien d’Antrenas (ce minuscule village, composé de 5 ou 6 maisons, figure bien sur les cartes d’état-major) a bien voulu m’accueillir le 10 janvier 1948, bien qu’âgé à ce moment de 14 ans et 7 jours.
C’est accompagné d’un soldat infirmier que j’ai fait le trajet, en train, de Bordeaux à Béziers, puis de Béziers à Marvejols (Lozère). Arrivés là en début d’une matinée à la fois glaciale et neigeuse, il fallait rejoindre Antrenas, distant d’environ 4 kilomètres. Le seul moyen de transport était la camionnette du boulanger qui faisait la tournée des hameaux et autres maisons isolées du secteur. C’était un véhicule tôlé, vétuste, ne comportant plus de portes à l’arrière. Nous y fûmes admis et surgelés. Deux ou trois autres personnes du cru y avaient pris place, nous regardant curieusement, mais sans oser rien demander : elles n’avaient sans doute jamais vu un gamin en uniforme, accompagné d’un soldat, se demandant bien ce que l’on pouvait faire dans ce coin perdu de Lozère !
Le préventorium était tenu par des religieuses de l’ordre de Saint-Vincent-de-Paul, une douzaine tout au plus, secondées par des femmes de service et des cuisinières. S’ajoutaient à l’effectif Mr Morin, chauffeur et homme à tout faire, ainsi que son aide. L’une des Soeurs (Geneviève), tenait le rôle de secrétaire, d’infirmière, et servait les petits-déjeuners dans les dortoirs. Des bols de café, au lait en poudre, ce dernier fourni par la Croix-Rouge Canadienne, étaient accompagnés de larges et épaisses tartines de pain taillées dans des boules, avec, là encore, de la compote de pommes que la Soeur finissait de lisser sur le pain à l’aide du côté de son petit doigt, qu’elle léchait ensuite.
Tartines à volonté, la devise de l’établissement aurait pu être « mange et grossis ». Nous passions régulièrement à la bascule, instrument à plateau avec poids sur curseurs, comme pour les sac de pommes de terre. Pendant les mois d’hiver, ce préventorium étant situé en altitude, nous devions absorber, avant le petit-déjeuner, de l’huile de foie de morue qui nous était dispensée, par la même Soeur, à l’aide d’une cuillère à soupe bien rase. Produit alors non désodorisé.
J’ai retrouvé, dans les archives, l’évolution de mon poids au cours de mon séjour : 49,7 kg le 11 janvier 1948, 56 kg le 25 août 1948, soit environ un gain de près de 7 kg en 7 mois.
Les repas se prenaient au réfectoire, après avoir chanté le Bénédicité. Ils étaient tout à fait acceptables. Ils commençaient par du bouillon, servi dans des bols en aluminium que les préposées à la vaisselle n’arrivaient jamais à dégraisser totalement. De ce fait, ils avaient tendance à nous glisser entre les doigts. Très souvent, de la purée de châtaignes, chocolatée, très nourrissante. Ne fallait-il pas grossir ? Après les repas, actions de grâce chantées : j’ai bien mangé et j’ai bien bu, j’ai la peau du ventre bien tendue, pardon, pardon petit Jésus !
L’emploi du temps était à peu près immuable : quelques exercices de gymnastique dans la matinée, en salle en hiver, dans la cour en été. L’après-midi promenade ou stationnement au lieu-dit les Cabanes, non loin du village, où nous pouvions faire ce que nous voulions. D’aucuns s’évertuaient à construire des murs de cabanes en pierre sèche, qui s’écroulaient régulièrement, leur donnant l’occasion de recommencer, sans fin. Par mauvais temps, nous restions dans une salle.
Pour ma part, avec deux ou trois autres, nous avions entrepris de creuser. A l’aide d’un morceau de ferraille, provenant sans doute d’un soc de charrue, nous avons dégagé la terre de recouvrement, de faible épaisseur, avant de tomber sur des bancs de calcaire, heureusement un peu fissurés. A force d’acharnement, nous avons pu extraire des pierres qui furent disposées autour du trou, sur une bonne épaisseur, mélangées à un peu de terre. Cela tenait.
Le trou faisait environ 1,5 m de côté pour une profondeur d’environ 1,2 m, avec une pente d’accès de 0,5 m de largeur. Au fond du trou, nous avons ménagé sur le pourtour comme une sorte de banquette, pour s’asseoir. Restait à couvrir le tout : quelques branchages récupérés dans le petit bois voisin, des genêts, quelques mottes de terre pour tenir le tout, et nous voilà à l’abri des regards du moniteur. Nous ne faisions rien de mal, jouant le plus souvent aux cartes, mais nous étions contents d’échapper, un moment, à la surveillance.
On l’aura compris, il n’y avait pas d’école dans cet établissement, ni même de bibliothèque. Nombre d’années plus tard, profitant d’un déplacement dans ce secteur, je me suis arrêté devant l’établissement et découvert que c’était devenu un « collège climatique ». Des extensions avaient été réalisées, la cour en terre battue macadamisée.
Comme j’errais dans les lieux, je me suis présenté au secrétariat pour expliquer ma présence. D’autres « anciens » avaient avant moi fait le pèlerinage, et, n’ayant pas eu la même perception de leur séjour, avaient relaté des conditions de vie semblables à celles que l’on trouve dans la littérature sur les bagnes d’enfants.
C’était pourtant un endroit où l’on n’était ni maltraités, ni brusqués, bien logés, bien chauffés et bien nourris. Peut-être ceux-là mêmes qui se plaignaient n’en avaient pas autant chez eux. En effet, ceux qui étaient admis à Antrenas l’étaient en raison de leur état de santé qui révélait des conditions de vie difficiles.
Au regard de la secrétaire, j’ai compris qu’elle me considérait comme un rescapé de Dachau.
Dans le courant de septembre 1948, je fus considéré comme guéri et « renvoyé dans mes foyers », en l’occurrence la maison familiale à Verdun. Echange de courrier entre mes parents et le commandant de l’école de Tulle, tergiversations de ce dernier, enfin acceptation sous réserve du résultat d’une visite médicale à passer par les soins d’un médecin militaire de la place de Verdun.
En définitive, c’est le 24 octobre que j’ai rejoint la caserne Marbot à Tulle. Entre mon départ des lieux en juin 1947 et mon retour 16 mois plus tard, j’avais grandi de près de vingt centimètres et augmenté de volume : aussi, ma tenue aux manches de vestes et aux jambes de pantalon trop courtes me donnaient-elles une apparence bien peu militaire.
Accueilli au poste de police par le caporal-chef Devaux, qui tombait des nues, j’appris que j’étais affecté à la section 3ème C. Dans le dortoir de cette section, mon emplacement m’attendait avec le lit en « paquet de tabac », disposition réglementaire de la literie des absents pour raisons diverses : le matelas et l’isolateur repliés en deux avec, à l’intérieur de ce sandwich, couvertures, draps et polochon. Le tout était en quelque sorte bâché par la plus grande des couvertures et avait ainsi l’aspect d’un énorme paquet de tabac.
Printemps 1949 Tulle. Deuxième à partir de la gauche
La section 3ème C avait le plus bas niveau scolaire de la promotion. Parti de la 1ère AS, qui pouvait être considérée comme une classe de 5ème ordinaire, je me retrouvais dans une classe de 3ème sans avoir été scolarisé pendant un an, et nous étions à quelques semaines des compositions trimestrielles.
Bien qu’un camarade m’ait prêté ses cahiers de l’année précédente, le temps était un peu court pour me mettre à jour. Que ce soit en technologie, en mécanique, électricité, physique, chimie et maths, j’étais complètement largué. Cependant, après les compositions, je n’étais pas dernier mais 27ème sur 29 ! Au cours de l’année, la situation s’est améliorée.
1950 Tulle
A la rentrée de l’année scolaire 1949/1950, je fus admis à redoubler en 3ème B2, classe d’un niveau un peu plus élevé que celui de la 3ème C. Quel que soit mon parcours, j’aurais dû redoubler deux fois du fait de mon âge. En effet, nous ne pouvions quitter l’école que dans les mois précédant nos 18 ans. Ayant été absent plus d’un an, j’ai donc bénéficié d’un seul redoublement.
En 3ème B2, j’étais classé en tête et, sur l’année, j’ai obtenu la meilleur moyenne de la promotion, toutes classes confondues. Ce qui m’a valu l’honneur de devenir le porte-drapeau de l’école pour l’année suivante.
1950 Tulle
C’est comme porte-drapeau, en tête de l’école, que j’ai défilé à Paris, sur les Champs-Elysées, le 14 juillet 1951.
A la rentrée 1950/1951, à l’entrée de la caserne des Récollets, celle de la dernière année, j’appris, avec surprise, de la bouche du maréchal des logis Schwerzig, que j’accédais à la classe de 4ème AM, laquelle présentait une importante différence de niveau avec la classe de l’année précédente. J’appréhendais un peu, me voyant déjà relégué dans les derniers. Cependant, il n’en fut rien. A la fin du premier trimestre, j’étais 3ème sur 19, et 1er les deux trimestres suivants.
1951 Porte-Drapeau – Tulle
En vue du défilé du 14 juillet 1951, nous avons été hébergés les deux ou trois premiers jours au fort de Charenton, aux portes de Paris. C’était à ce moment une école de gendarmerie. La seule issue était un tunnel sous les remparts, dont l’entrée était surveillée par un poste de garde. Dans l’après-midi du 14 juillet, nos chefs de section étant absents ou invisibles, l’ensemble des élèves s’est rassemblé en pelotons, et, sous le commandement de l’un d’entre eux au sein de chaque peloton, a pris au pas cadencé la direction de la sortie, sans opposition du poste de garde qui a cru à une sortie programmée.
J’étais absent de cette escapade, mes parents m’ayant récupéré pour l’après-midi à la fin du défilé. Le lendemain, un élève gendarme stagiaire nous a confié : il y a 9 mois que je suis ici, et jamais personne n’a réussi à faire le mur !
A l’issue de notre scolarité à l’école militaire, nous devions obligatoirement souscrire un contrat d’engagement de 5 ans dans l’Armée. Pour ce faire, nous devions avoir 18 ans, âge que nous n’avions pas tous atteint à ce moment. Cependant, nous avons tous été dirigés vers des pelotons spécialisés de sous-officiers en raison des souhaits émis lors de l’amphithéâtre de fin de dernière année.
1951 Tulle
Pour chaque arme ou subdivision d’arme, il y a avait un nombre limité de places, sauf pour le Matériel, l’école de Tulle étant chapeautée par cette spécialité. Chacun pouvait exprimer son choix selon son rang de classement à la sortie de la dernière année, les moins bien classés prenant ce qu’il restait.
J’avais toujours souhaité intégrer l’infanterie coloniale, ce que j’ai obtenu, bien qu’il n’y ait eu que 2 places sur environ 150 au total.
A la sortie de cette école, j’étais accompagné de :
un CAP d’ajusteur (Certificat d’Aptitude Pratique),
un BEI de réparateur Auto (Brevet d’Enseignement Industriel),
un diplôme d’élève breveté de l’EMPT (équivalent au diplôme délivré par les Ecoles Nationales Professionnelles de l’époque).
Le tout acquis entre mai et juin 1951.
Le CPId’Autun
Septembre 1951. Les pelotons de sous-officiers auxquels nous étions affectés étaient pratiquement tous composés uniquement d’anciens enfants de troupe. Celui que j’intégrais en septembre 1951 était implanté à Autun, caserne Changarnier, en quelque sorte une annexe de l’école militaire d’Autun, actuellement un lycée de la Défense.
Quant à la caserne Changarnier, elle abrite maintenant le seul et unique collège de la Défense, recevant des élèves à partir de la 6ème jusqu’à la 3ème. Il s’agissait du Centre de Perfectionnement de l’Infanterie (CPI), accueillant toutes les sortes de fantassins : paras, tirailleurs, chasseurs, coloniaux. Notre effectif était de 59, dont un non ancien enfant de troupe, un franco-tchèque nommé Pospicil.
Ecole du soldat, connaissance et utilisation des armes les plus usitées de l’infanterie, du pistolet automatique au mortier en passant par les mitrailleuses légères, fusils et pistolets mitrailleurs. Quelques notions sur les mines, pièges et gaz. Lecture de cartes, topographie, crapahutage..
Une fois par semaine, en principe le samedi matin, tentatives de formation morale. Au cours de l’une de celles-ci, j’ai entendu : « Par définition, la guerre n’est pas humaine. En conséquence de quoi, il est inutile de chercher à l’humaniser. »
Cela pouvait ouvrir la porte à bien des dérives.
« Par définition, la guerre n’est pas humaine. En conséquence de quoi, il est inutile de chercher à l’humaniser. »
Cela pouvait ouvrir la porte à bien des dérives.
Au cours de ce cursus, j’ai obtenu les certificats suivants : CAT 1 : Certificat d’Aptitude Technique n°1, CAT 2 : Certificat d’Aptitude Technique n°2, CIA (Certificat Inter Armes). Ce certificat, associé au diplôme d’élève breveté de l’EMPT, me conférait le brevet de chef de section, fonction pour laquelle je n’avais reçu aucune instruction, ainsi que l’échelle de solde n°3.
11 janvier 1955 – Duplicata du brevet de conduite automobile obtenu à Autun en janvier 1952.
Arrivé au CPI en septembre 1951, je me suis engagé « volontaire », je pourrais ajouter « d’office », le 3 janvier 1952, date de mon 18ème anniversaire. J’acceptais cette situation prévue par un contrat que je n’avais pas souscrit en octobre 1940.
Les années sous les armes
A l’issue du CPI, c’est en compagnie de Claude Mignard que j’ai rejoint le 24ème RIC (Régiment d’Infanterie Coloniale), à Carcassonne, caserne Lapperine, le 31 août 1952. C’était un régiment d’appelés servant aussi de base de transit aux personnels revenant d’Outre-Mer et souhaitant y retourner.
Là, je fus affecté à la CCS, Compagnie de Commandement et des Services, plus précisément au garage de cette unité, du fait de mon passage à Tulle, tandis que Claude Mignard l’était en compagnie, où il eut à faire à un contingent d’Alsaciens et de Basques. En fait, j’étais chargé du magasin des pièces détachées et des approvisionnements nécessaires au fonctionnement du garage. Le soldat appelé qui officiait dans ce magasin, bien que quasiment illettré, maîtrisait parfaitement son affaire, et je n’avais pas grand-chose à faire, qu’à m’ennuyer.
Caserne délabrée, emploi comme responsable du magasin des pièces détachées et de l’outillage collectif, peu motivant, absence de solde autre que celle de PDL, me conduisirent rapidement à présenter, sous couvert de la voie hiérarchique et sur papier ministre, une démarche à l’effet de continuer mes services en Extrême-Orient.
Satisfaction me fut donnée assez rapidement, et le 24 mars 1953, je quittais Carcassonne, sans aucun regret, « direction Fréjus« , pour être inclus dans le DR du I/6ème RIC (Détachement de Relève du 1er bataillon du 6ème RIC), stationné au camp Galliéni.
Insigne régimentaire du 6e Régiment d’Infanterie Coloniale Devise « Souples et félins«
C’est là que je rencontrai les soldats Africains qui constituaient le détachement de relève. De toutes origines, aux parlers différents, ne comprenant que quelques mots de français pour la plupart, mais pleins de bonne volonté.
C’est à l’emplacement de ce camp qu’a été édifiée la nécropole des militaires tués en Indochine, tout au moins ceux dont les corps ont été retrouvés et qui n’ont pas été réclamés par leur famille.
Là, nous étions censés compléter l’instruction que ces militaires avaient reçue dans leur pays d’origine. Par le passé, les unités Africaines étaient constituées de recrues d’un même pays ou de même ethnie. En 1953, on faisait feu de tout bois, et les hommes que nous recevions provenaient aussi bien du Sénégal, du Soudan (maintenant le Mali), du Tchad que la Mauritanie ou du Congo. Il y avait même un Ivoirien.
Ils ne parlaient pas tous la même langue, mais rapidement ont pu communiquer en wolof. Quant à la langue française, bien peu en bredouillaient quelques mots, sauf les sous-officiers Africains. Il y eut donc des séances assez pittoresques : en cercle, avec devant eux leur sac à paquetage, un sous-officier Africain extirpait d’un sac une pièce de vêtement, annonçait son nom en wolof puis en français, et chacun devait le répéter. Je me souviens du nom du caleçon : « kélé kélé fla fla » ! Nous aussi nous apprenions. Cependant, presque tous manifestaient une bonne capacité à vivre en communauté.
Arrivés fin mars 1953, nous attendions l’ordre de départ en tuant le temps : revue d’armes, quelques courtes marches, exercices de combat. Pour les sous-officiers européens (on ne disait pas les blancs, mais les africains utilisaient le mot « toubabou » pour les désigner), patrouilles à Saint-Raphaël.
Intermède : préparation pour le défilé du 14 juillet 1953 à Paris, en gants blancs.
Début août 1953 – Fréjus, devant la mosquée Missiri. Détachement de Relève du 1er bataillon du 6ème RIC Mon père se trouve à droite avec une marque jaune à ses pieds.
Enfin, début août, l’ordre de départ est arrivé. Direction Marseille en camions, le personnel de la SNCF étant en grève. Dans la soirée du 12 août, embarquement sur le Pasteur, répartition des effectifs dans les différents ponts, distribution des hamacs et des gilets de sauvetage.
Au petit matin du 13 août 1953, le Pasteur quitte le port de Marseille. Vitesse de croisière de 24 noeuds (environ 45 km/h), soit un peu plus de 1000 km en 24 heures. Traversée de la Méditerranée, accompagnés parfois brièvement par des marsouins. Rien d’autre à faire qu’à baguenauder sur le pont promenade et participer aux exercices d’abandon du navire. Repas très corrects servis par du personnel civil dans la salle à manger des secondes. Thé à 16 heures.
Paquebot transport de troupes Pasteur
Pour la petite histoire, le Pasteur (un paquebot) a été utilisé pendant la seconde guerre mondiale par les Britanniques comme transport de troupe. Sa vitesse de pointe était de 32 noeuds, ce qui le rendait plus rapide que les navires de guerre de l’adversaire. Il était ainsi dispensé d’escorte. A la fin des hostilités, il a été remis à la disposition de la France et utilisé principalement au transport de troupe vers l’Indochine.
Les Britanniques ont en quelque sorte payé un loyer rétroactif : ravitaillement en eau à Aden, en mazout à Singapour, le thé provenait des Indes, les gâteaux secs de Colombo, et le mouton d’Australie ! La vaisselle était anglaise.
Arrêt à l’entrée du canal de Suez en attendant de s’intégrer dans le convoi descendant, possibilité pour les argentés d’aller à terre et de faire un circuit par les pyramides avec rembarquement à la sortie du canal. Pour ma part, la solde normale que j’aurais dû percevoir fin juillet, étant depuis le 3 au-dessus de la durée légale du service militaire, ne m’a jamais été versée. Oubli de la part du comptable, détournement ? J’ai donc loupé les Pyramides.
Entrée dans la mer Rouge, qui est verte, les rivages que l’on apercevait parfois, eux, étaient rouges. Premiers poissons volants, des vagues énormes et une température insupportable dans les cales où nous logions, non climatisées bien sûr.
Escale à Aden, possibilité d’aller à terre. Vu du bateau, on n’apercevait que l’agglomération verdoyante où résidaient les anglais et les services du port. La ville indigène se trouvait derrière une petite montagne que l’on franchissait par un col. Première vue et senteurs du Moyen-Orient, misère, dépouillement. Dans une ruelle, une chèvre dégustait un journal. Pas un brin d’herbe.
Retour au bateau, départ pour la traversée de l’océan Indien, sans histoire. Nouvel arrêt au large du Cap Saint-Jacques, transbordement dans des barges des éléments affectés en Cochinchine, embarquement d’éléments devant rejoindre le Tonkin.
Poursuite du voyage en mer de Chine jusqu’à la baie d’Along, le tirant d’eau du Pasteur ne lui permettant pas d’accoster au port d’Haïphong. Nous étions le 1er septembre 1953, en début d’après-midi, transbordement dans des barges de débarquement et arrivée dans le port d’Haïphong, à proximité immédiate de la BOTK (Base Opérationnelle du TonKin), en quelque sorte une base de transit.
Devant cette base, une vaste esplanade couverte de tentes dans lesquelles nous avons été logés. Après deux ou trois jours d’attente, nous pouvions toutefois explorer les alentours. Nous avons été dirigés vers Hanoï par voie ferrée, laquelle longe au plus près la route Haïphong-Hanoï.
Ce train passait au milieu de villages, des cagnas étaient édifiées au plus près de la voie ferrée. Nombreux arrêts, petits marchands proposant des bananes ou des gâteaux de riz. Les 100 km séparant les deux villes ont été abattus en quatre ou cinq heures. En Asie, le temps n’a pas la même valeur qu’en Occident, du moins à cette époque. A Hanoï, nous avons été logés à la citadelle qui existait déjà bien avant la conquête par les français, des bâtiments nouveaux y avaient été bien sûr été édifiés.
Gare de Phu Long-Thuong avant sa destruction – Chemin de fer de l’Indochine (réseau Nord)
24 septembre 1954, recto de la carte « Ce que représente la carte a été entièrement rasé. Il ne reste plus une pierre. Comme toute cette ville, d’ailleurs. »
Affecté au I/6ème RIC à Phu Lang-Thuong, au nord-est d’Hanoï, j’eus, comme d’autres à peine plus âgés, le redoutable honneur d’être chef de section (4ème section, 4ème compagnie du I/6ème RIC).
Fin 1953 Plan du Delta Tonkinois réalisé par mon père
Jusqu’à fin 1953, cette compagnie fut mise à disposition d’autres unités pour des opérations diverses, le long de la RC1 (Route Coloniale 1) entre Haïphong et Hanoï, dans le Hung-Yen, à Phat-Diem, dans le secteur de Nam-Dinh, etc.
Je ne sais comment les Africains ont rejoint le I/6ème RIC à Phu Lang-Thuong. Pour ma part, après un ou deux jours d’attente, j’ai voyagé dans le Dodge 4×4 du vaguemestre du bataillon, un adjudant-chef. Il partait le matin d’Hanoï, habituellement seul dans son véhicule, apportait le courrier « arrivée », collectait le courrier « départ », et regagnait Hanoï avant la fermeture de route.
Le trajet se passe sans incident. Je découvrais les paysages de rizières et de collines sous un ciel bas et gris, prélude à la saison d’hiver. Passant au pied de la colline de Bac Ninh, j’aperçois deux légionnaires occupés à terminer le remblaiement d’une tombe, celle d’un caporal-chef de la Légion, tué dans la nuit. C’est en 1986 que ses restes, et ceux d’autres, ont été relevés par une équipe dirigée par un ancien enfant de troupe qui en a fait le récit pour le journal des AET (Anciens Enfants de Troupe). Ils reposent maintenant dans la nécropole de Fréjus.
Le poste de Phu Lang-Thuong, construit en briques, était établi de part et d’autre du song traversant le village du même nom, le PC (Poste de Commandement) du bataillon, sur la rive Est. Le reste, plus important en étendue, sur la rive Ouest, comportait l’infirmerie, le mess (rudimentaire) et différentes installations.
Avant la seconde guerre mondiale, les lieux s’appelaient Bac-Giang, chef-lieu de la province du même nom. L’agglomération en question avait été rasée au ras du sol au cours des combats menés pour la reconquête du Tonkin, en 1947.
Ligne de Lattre et Delta du Tonkin
Donc, à l’arrivée, j’apprends que je suis chef d’une section d’Africains, la section n°4 de la 4ème compagnie du I/6ème RIC. Une trentaine d’hommes et 3 sergents Africains sans aucune expérience, tout comme moi. Ces sous-officiers devaient s’occuper de la discipline, de l’organisation du cantonnement (une salle enterrée creusée dans un ancien remblai de chemin de fer à l’extérieur du poste), des tours de garde, tandis que mon rôle était de commander l’ensemble.
Dans la foulée, présentation au chef de bataillon, le commandant Bozon, puis je fais connaissance du commandant de compagnie, le capitaine Podevin, un ancien ayant connu le temps des Japonais, auquel était adjoint le sous-lieutenant Yves Lalès. On me désigne ma chambre, et, sur le trajet depuis l’entrée du poste, je passe devant le garage où j’aperçois, bien empilés dans un appentis, des cercueils en attente d’occupants.
Cette chambre, ainsi que les autres constructions du poste, était édifiée en contrebas d’un remblai de chemin de fer (celui dit du Yunnan), sur lequel était installée une batterie de 4 canons de 105 mm. Le toit de la chambre était en tôles ondulées qui tressautaient à chaque coup de départ, fréquents surtout dans la première partie de la nuit à la demande d’unités en embuscade, nous gratifiant des poussières et débris accumulés sur le toit.
A la mi-septembre, un dimanche matin, ma section étant en alerte, les éléments chargés d’ouvrir la route menant à Bac-Ninh sont pris à partie par des éléments Viet-Minh à quelques centaines de mètres de Phu Lang-Thuong. Nous grimpons dans un GMC qui nous amène rapidement à proximité du lieu de l’accrochage.
Pour nous, c’est le baptême du feu.
Nous progressons vers les assaillants qui décrochent en se couvrant par des tirs nourris. Curieusement, notre section, menée par le capitaine Podevin, n’était pas équipée d’un poste de radio qui nous aurait permis de demander l’appui des 105. Ce n’est qu’un pâle reflet de l’imprévision qui régnait un peu partout, nous empêchant de bénéficier de tous les moyens pourtant à notre disposition.
La poursuite s’achève en limite de village, au pied d’une colline, notre faible effectif ne nous permettant pas de nous engager dans les ruelles et les haies de bambous. La population avait déserté les lieux, sur ordre du Viet-Minh, ce qui était toujours le cas lorsqu’il préparait une opération, afin d’éviter des dégâts dans la population civile.
Nous quittons les lieux, récupérant au passage le cadavre d’un viet et son fusil-mitrailleur 24/29. Pas d’autres traces de blessés ou de tués, les viets prenant soin de les évacuer, et allant, sauf urgence, jusqu’à ramasser les étuis des cartouches utilisées.
Le lendemain, le capitaine Podevin m’apprend qu’il m’a proposé pour une citation, mais que cette proposition est revenue du bataillon avec la mention « trop jeune pour être cité« . Cela paraît assez injuste. Cependant, je comprends le raisonnement du chef de bataillon soucieux de ne pas stimuler les « jeunes » pour une course aux décorations, et les amener à prendre trop de risques. Ce n’était pas mon objectif qui était de limiter autant que possible la casse chez les Africains dont j’étais responsable moralement.
Nota : Affaire de physique : on n’entend pas la balle qui vous est destinée. En effet, une balle de fusil progresse à la vitesse de 700 ou 800 m/s, soit plus de 2 fois la vitesse du son. Lorsqu’une balle vous claque aux oreilles, elle est déjà très loin derrière vous.
La vie reprend son cours. Le sous-lieutenant Lalès est nommé lieutenant et prend le commandement de la 4ème compagnie à la suite du capitaine Podevin, appelé à d’autres fonctions. Cette compagnie est désignée pour être « opérationnelle ».
Explication : jusqu’à fin 1953, chaque bataillon du secteur devait pouvoir détacher une compagnie opérationnelle pour former un groupement important en vue de participer à des opérations ponctuelles.
C’est ainsi que nous avons participé à l’opération « Brochet » le long de la route Haïphong-Hanoï, afin de décourager le bataillon viet n°42 qui faisait tous ses efforts pour couper cette route, cordon ombilical du corps expéditionnaire français au Tonkin. Selon les estimations de l’époque, non officielles, match nul, environ 1000 morts et blessés de part et d’autre. Mais tout de même un net ralentissement des méfaits de l’adversaire.
Durant cette opération, du fait que nous étions une unité réputée musulmane, nous avions des boîtes de ration marquées du Croissant. Acceptables, mais ne contenant en guise de pain que trois biscuits de la taille d’une mince gaufrette pour accompagner les sardines à l’huile du petit déjeuner. Le plus râlant était que l’unité de Légion voisine recevait, elle, du pain et du pinard !
Il en a été ainsi lors de toutes les opérations auxquelles nous avons participé par la suite. Bien sûr, il n’était guère possible de faire du détail, mais les Africains n’étaient pas tous musulmans : on trouvait des chrétiens, catholiques et protestants, ainsi que des animistes.
A peine rentrés à Phu Lang-Thuong, autre opération dans le secteur de Phat-Diem, un secteur pourri au sens propre comme au figuré. Rien ne dépassait du niveau des rizières, un ciel bas et un crachin qui ne s’arrêtait pas. On moisissait sur pied. Les quelques constructions en dur étaient rongées par des algues vert-noirâtres. Quelques volées de balles saluaient notre progression, mais les viets décrochaient rapidement. Après plusieurs jours, nouveau retour à Phu Lang-Thuong.
C’est en revenant de cette opération que j’aperçois, planté au milieu de la cour du poste avec son sac à dos à ses pieds, désorienté, le maréchal des logis Yves Bauduin (Aix 1944-1948), de l’arme du Train, affecté dans la Coloniale. A peine le temps de se laver correctement, d’assurer l’entretien de l’armement et des équipements, de prendre des repas normaux, et notre compagnie est sollicitée pour prendre la relève d’une unité de parachutistes, pour assurer la garde d’une barge (un LCM – Landing Craft Mechanized), échouée au confluent du canal des Bambous et du Fleuve Rouge.
Transport dans une barge depuis Hanoï jusque sur les lieux, non loin de Nam-Dinh, et nous voilà installés sur un banc de sable sans aucun relief entre le Fleuve Rouge et une digue destinée à contenir les débordements de ce cours d’eau. Autre exemple d’imprévision : après trois jours, les rations que nous avions emportées étaient épuisées et nous apprenons qu’aucun ravitaillement n’est prévu !
Sur le fleuve mouillait un LSSL (Landing Ship Support Large), navire de la Royale, armé de deux mortiers de 3 pouces, d’un canon de 40 mm, et de plusieurs canons de 20 mm. Il pouvait apporter un appui en cas de besoin. Quelques jours plus tard, une barge de la Royale, elle aussi armée de canons de 20 mmm, est venue s’y ajouter. C’est elle qui par la suite nous a rapatriés à Hanoï.
LSSL : Landing Ship Support Large
Pendant ce séjour sur la « plage », le PC de la compagnie se trouvait non loin du bateau échoué, tandis que ma section stationnait à environ 600 mètres plus à droite par rapport au fleuve. Nous avions un poste de guet sur la digue qui comportait à cet endroit deux petites pyramides en terre édifiées par les viets pour empêcher la circulation de véhicules.
Un soir, nous avons reçu l’ordre de nous replier d’une centaine de mètres, laissant au bas de la digue une demi-douzaine d’hommes en « sonnette' ». Dans la journée, nous entretenions un petit feu dans un trou creusé dans la digue. Avant de nous replier, j’ai mis sur les braises des morceaux de feuilles de bananier surmontés de quelques brindilles de bois. Après un certain temps, les feuilles de bananier s’étant desséchées, les brindilles se sont enflammées, ce que voyant, les viets ont dû penser que nous étions toujours sur la digue.
Ils ont alors envoyé une équipe de 7 hommes que la sonnette a pu compter en les voyant défiler à quelques mètres d’eux. La sonnette ne devait pas tirer mais se replier pour rendre compte. Au lever du jour, nous apercevons un viet, monté sur une des pyramides, qui regardait au loin. Avec quelques hommes, je me suis rendu à une vingtaine de mètres du pied de la digue sans qu’il nous aperçoive.
Ensemble, nous avons ouvert le feu : il est tombé du côté opposé au nôtre. C’est alors que les viets qui étaient postés par petits groupes sur plus d’un kilomètre de la digue, ont à leur tout ouvert un feu nourri, tant sur nous que sur le PC où se trouvait le reste de la compagnie. Mon petit groupe a alors reçu l’ordre de se replier, le LSSL ayant informé le PC de son intention de nous apporter son appui feu. Ce qui a été d’une remarquable inefficacité, les obus de 40 mm passant au-dessus de la digue allant se perdre au loin dans la rizière en contrebas.
Leurs mortiers, qui auraient pu être utiles en la circonstance sur ce type de terrain, sont restés muets. Les tirs viets ayant diminué d’intensité, ils se retiraient progressivement. Une partie de la compagnie nous a rejoints, et nous avons pu réoccuper le sommet de la digue. Lors de cette affaire, 2 seuls blessés légers chez nous : un soldat Africain, Ibrahim, touché à l’épaule par un éclat de mortier viet, un autre éclat ayant atteint au pied le sergent-chef Sériman Samaké.
Patrouille en opération
Pour désensabler la barge échouée, environ 800 PIM (Prisonniers Internés Militaires) étaient employés sous la direction de quelques légionnaires du Génie. Ils creusaient une excavation le long de la barge, plus longue que celle-ci, en direction du fleuve, le sable résultant du creusement étant évacué par une noria de PIM transportant le sable dans leurs chapeaux coniques. Une fois le trou terminé, il était rempli d’eau par des pompes, la sable sous la barge se délitait, et celle-ci se déplaçait latéralement. Il était alors possible de la faire avancer de la longueur du trou. Et puis la même opération recommençait. A la troisième tentative, la barge a pu rejoindre le Fleuve Rouge sous les acclamations des PIM.
La mission étant terminée, nous sommes rapatriés à Hanoï par voie fluviale, il n’y en avait pas d’autre, dans la barge évoquée plus haut. En cours de route, un coup de bazooka a été tiré depuis la berge toute proche sans atteindre l’arrière de la barge : c’est le moteur qui était visé. Déchaînement des canons de 20 mm, en vain, la demi-douzaine de viets auteurs de l’attentat ayant prestement regagné leur cache enterrée.
Arrivés à Hanoï, nouveau bivouac sur le champ de courses de cette ville, à la nuit tombée. Les sous-officiers européens décident d’un commun accord de se rendre au mess voisin d’une unité de blindés, pour tenter de prendre un repas normal après un long ramadan. Nous étions peu présentables, sales, pas ou mal rasés, aussi sommes-nous éjectés sans façon par messieurs les cavaliers.
Retour au champ de courses, et là, le sergent Beda, un vieux d’au moins trente ans ayant connu le coup de force des viets à Hanoï lors d’un précédent séjour, entreprend de cuisiner dans son casque un sachet de soupe en poudre à diluer dans de l’eau. Le tout chauffé sur un petit feu entre deux pierres. Il touillait, touillait, lorsqu’au bout d’un moment il remonte au bout de son bâtonnet quelque chose de verdâtre et s’exclame : au poil, du céleri, j’adore le céleri ! Il s’agissait en fait d’un fragment de la peinture de son casque.
Le lendemain, nous regagnons Phu Lang-Thuong pour être presqu’aussitôt envoyés au camp Erulin où la compagnie de supplétifs venait de déserter, laissant ce poste avec une garnison à effectifs très réduits.
Retour à Haîphong, direction Phu Lang-Thuong, surprise de découvrir que la 4ème Cie n’y était plus cantonnée mais partie combler les vides laissés par le départ du 5/7 RTA.
Le camp Erulin, dit aussi camp des Japonais, est situé sur la route menant de Hanoï à Lang-Son, à peu près à égale distance de Phu Lang-Thuong et de Luc-Nam. Ce camp était tenu par le 5/7 RTA, commandant de Mecquennem. Il abritait également une compagnie de supplétifs militaires d’un effectif voisin d’une centaine de personnes, des vietnamiens et des nungs, dont certains vivaient là avec femmes et enfants.
Lors d’une opération où participaient ces supplétifs, certains ont été tués, et l’autorité militaire a refusé de rapatrier les corps dans leurs villages d’origine. En conséquence de quoi toute la compagnie a déserté, laissant le camp avec une très maigre garnison du 5/7 RTA, disposant tout de même de 2 canons de 105mm et de 2 chars super TD du RBCEO (Régiment Blindé Colonial d’Extrême-Orient).
Char Super TD
Notre compagnie était dite opérationnelle, c’est-à-dire mobile, en raison de quoi elle fut amenée à venir combler les vides du camp Erulin vers le 1er novembre 1953. Une opération d’envergure ayant été décidée dans un secteur situé au nord du camp Erulin, nous avons été transférés à Luc-Nam dans la soirée du 3 novembre, laissant le camp Erulin de nouveau à faible effectif.
Informée de cet état, une unité de Viet-Minh est venue s’installer à proximité du camp dans la nuit du 3 au 4 novembre, avec l’objectif de passer à l’attaque dans la nuit du 4 au 5.
Le 4, avant le lever du jour, notre compagnie s’est déployée en bouclage de l’opération, entre celle-ci et le camp Erulin. Au cours de cette opération, il y a eu des blessés, leur évacuation étant envisagée par avions Morane. Pour cela, il était nécessaire de procéder à l’ouverture de la piste en herbe voisine du camp Erulin, c’est-à-dire de vérifier qu’elle n’était pas minée.
A cette fin, une équipe du 5/7 RTA a été constituée dont le sergent-chef Coudret a pris le commandement, bien que séjournant à ce moment à l’infirmerie. Pour rejoindre la piste, il fallait sortir du camp, descendre une pente en direction d’une retenue d’eau créée par les japonais, puis remonter sur l’autre versant de ce talweg.
En haut de ce versant, une zone broussailleuse où l’unité Viet-Minh s’était dissimulée. Surprise, elle a ouvert le feu, tuant le sergent-chef Coudret. L’équipe a pu se replier, tandis que les 105 pilonnaient l’emplacement des Viet-Minhs. Sortis du camp, les 2 chars sont entrés en action, contraignant les Viet-Minhs à décrocher, non sans de sérieuses pertes.
Fin 1953 – Médaille commémorative de la Campagne d’Indochine
En décembre 1953, le 5/7 RTA qui, outre le camp Erulin, tenait les postes de Quat-Lam, Thaï-Dao et P A H, la tour de Cau-Man et celle de Cau-Cuong, a été envoyé à Dien Bien Phu. C’est le 21ème RIC, basé à Luc-Nam, qui s’est étiré pour occuper le camp Erulin tandis que la 4ème compagnie du I/6ème RIC reprenait les autres postes. Autant souligner que tous les emplacements de combat n’étaient pas occupés, même avec l’appui de deux compagnies de supplétifs, la 265ème CSM et la 351ème CSM.
Nota : Le 21ème RIC était alors « jauni« , c’est-à-dire à effectifs vietnamiens servant sous statut français, avec encadrement européen. Le I/6ème RIC était à effectifs africains, servant sous statut français, avec encadrement européen.
Certaines unités furent envoyées à Dien-Bien-Phu, et il fallut combler les vides qu’elles laissaient. Adieu les opérations, à nous le béton et les postes où l’on se sentait « coincés ». Nous tenions un secteur entre Phu Lang-Thuong et Luc-Nam.
En intermède, fin décembre 1953, ma section fut désignée pour convoyer par voie maritime 701 prisonniers viet-minh de Haïphong jusqu’à l’île de Phu-Quoc.
Au cours de mon passage à Hanoï le 24 décembre 1953, je croisais Rimasson qui rejoignit Dien-Bien-Phu quelques jours plus tard.
Voyage à Phu-Quoc (capitale du nuoc-mam)
L’île de Phu–Quoc est située au large du Cambodge et du Vietnam : c’est un administrateur français qui l’a attribuée au Vietnam. Traçant une perpendiculaire à partir de la côte, celle-ci coupait l’île en deux parties inégales, la plus importante étant la partie Vietnamienne. C’est pour faciliter son administration qu’elle fut attribuée au Vietnam.
C’est dans cette île que furent internés en 1949 les nationalistes chinois entrés au Vietnam principalement par le poste frontière de Moncay, fuyant les troupes victorieuses de Mao. Par la suite ils furent rapatriés sur Formose.
En 1953 c’était un camp de prisonniers viet-minh capturés les armes à la main. Ils étaient sous la garde de l’armée vietnamienne. Le colonel de cette unité parlait le français, ainsi qu’un Sergent, ancien de Dalat. C’est ce dernier qui a soustrait, à notre intention, quelques quarts de pinard d’un tonneau en réserve. (Nous n’étions que deux sergents européens, le Sergent Letaconoux Michel, plus vieux que moi de quelques jours, et moi-même. Il était le chef d’une section d’africains d’une unité stationnée à Sept Pagodes). L’ensemble des deux sections était chapeauté par un lieutenant que nous avons rarement vu.
A Haïphong nous embarquons 701 prisonniers, dont un infirmier, sur un Liberty disposant d’une infirmerie bien équipée. La cale avant du bateau était isolée du reste du bâtiment par des portes métalliques. L’accès au pont pouvait se faire par une écoutille elle aussi bloquée. C’est dans cette cale que les prisonniers ont été logés sans être entassés. Dans une cage grillagée, il y avait deux marmites chauffées à la vapeur pour cuire le riz. Le menu était invariable pour la courte durée de la traversée : riz et poisson séché. Le voyage durait quatre jours, sur une mer peu formée, cependant le navire étant lège, nous avons été un peu secoués.
Au cours de convois précédents, les prisonniers avaient réglé leurs comptes entre eux et il y avait eu des pendus dans la salle de douches. J’entrais donc dans la cage aux fauves. Spontanément l’un des prisonniers s’est levé, jeune, qui parlait parfaitement le français. Sans doute l’un de ces étudiants que le Général de Lattre avait incités à choisir leur camp au cours d’une conférence mémorable. J’ai donc pu lui expliquer, en lui montrant deux panneaux de cale ouverts, qu’il y avait sur le pont des sénégalais, j’employais le mot à dessein, chacun muni d’une musette de grenades : en cas de bagarres ou de tués, qu’ils avaient pour consigne de balancer des grenades dans la cale. Ce qui, bien sûr, était faux.
C’est ainsi que nous avons pu livrer la « cargaison » en bon état et au complet. Débarquement en mer sur des mini-jonques pour rallier la terre. Là, il y avait un vaste camp, bien tenu, avec cinéma en plein air projetant des films de propagande. Le bateau a poursuivi sa route nous laissant au milieu d’une cocoteraie.
Le 1er janvier 1954, un Liberty faisant le trajet inverse du précédent nous a accueillis (fraîchement) : notre transbordement depuis les petites jonques jusqu’à son bord paraissant trop lent au capitaine du navire : une heure perdue pour lui était un manque à gagner. Nous avons dû montrer les dents et lui faire comprendre que nous n’étions pas du bétail. Par la suite, tout s’est bien passé.
Le 3 janvier 1954, dans la soirée, nous étions au large des côtes d’Annam où se déroulait l’opération Atlante. Le ciel était rouge des coups de départ de l’artillerie. Spectacle assez impressionnant, semblable à ce que j’avais pu apercevoir dans la nuit du 24 au 25 décembre 1944, depuis Verdun, lorsque se déroulait la bataille des Ardennes.
L’équipage du navire, des français, mais bien entendu des communistes, regardait aussi. Nous prenions nos repas dans la même salle qu’eux et l’un d’eux, apprenant que c’était mon vingtième anniversaire, est allé acheter une bouteille de Pernod auprès de l’intendant du bord et m’en a offert un verre. Ce verre, je ne l’ai pas encore oublié plus de soixante ans après.
Printemps 1954 – Situation en Indochine
Retour à Phu Lang-Thuong. Après, ce furent les ouvertures de route, les embuscades de nuit, puis bientôt une forte pression du viet-minh qui voulait s’ouvrir un passage en direction d’Haïphong afin de neutraliser notre base de ravitaillement. Il y eut de la casse !
15 février 1954 – Médaille Coloniale, agrafe « Extrême-Orient »
Petit historique de la tour de Cau-Cuong
Tour de Cau-Cuong
Elle faisait partie des ouvrages réalisés en 1947/1948 après la reconquête du Tonkin. Elle enjambait la RP 13 et protégeait le pont provisoire construit sur le song de Cau-Cuong. Dans cette partie de l’Indochine, les rivières et canaux, nombreux, prennent le nom du lieu traversé.
Les deux murs latéraux portaient une casemate cubique dont la plateforme supérieure, entourée de murets, recevait le mortier de 60m/m ainsi qu’une mitrailleuse Reibel de calibre 7,5m/m.
Elle servait aussi de poste de guet. L’accès à la tour se faisait par une échelle en bambous de 7 mètres qui desservait la plate-forme.
Dans le sol de la casemate une ouverture permettait de monter les munitions et éventuellement d’évacuer le personnel. Entre le sol de la casemate et la route qu’elle enjambait, la distance était d’environ 5 mètres. Nous n’avions pas de corde mais une sorte de tresse constituée de quatre ou cinq fils téléphoniques entortillés.
Le revêtement extérieur de cette tour était en briques. Ce n’est qu’en 1956, étant alors en Algérie, que j’ai appris que la carcasse était en fait en béton, armé verticalement par des rails prélevés sur la voie désaffectée du chemin de Fer du Yunnan. J’ai obtenu ces renseignements du sergent-chef Sallebert, rencontré par hasard, qui était présent sur les lieux au moment de la construction. Ceci explique qu’elle ait pu résister sans dommages aux impacts des obus de 57 et de 75.
Tour de Cau-Cuong
Pour la petite histoire, le sergent-chef se trouvait alors dans la même unité que le capitaine Peintre qui commandait, en 1956, en Algérie, la compagnie à laquelle j’étais affecté.
A la suite du décès du Garde Bressoles, je fus désigné sur le champ pour lui succéder à la tour de Cau-cuong, ceci dans les derniers jours de Mai 1954.
Le 7 Mai Dien-bien-Phu est tombé.
De ce fait les troupes du Viet-Minh sont devenues disponibles et, au moins pour partie, ont été employées à faire pression sur l’axe Phu Lang-Thuong – Luc-Nam qui les gênait pour progresser en direction de Sept-Pagodes – Haï-Phong, dans le but de neutraliser ce port, seul point de ravitaillement des troupes Franco-Vietnamiennes au Tonkin.
Dans la tour de Cau-Cuong, le sous-officier européen était seul avec quelques supplétifs militaires vietnamiens, dont trois ou quatre nungs, l’un d’eux était accompagné de son fils de 3 ans, orphelin de mère.
La communication se faisait par gestes ponctués de quelques mots de Français de leur part et de quelques mots de Vietnamien de la mienne. Pourtant, au fil des jours, mon vocabulaire s’est peu à peu enrichi en les écoutant et en interprétant leurs mimiques.
Dans les deux ou trois premiers jours de juillet, atteint de furonculose agrémentée de dartres Annamites autour de chaque furoncle, je fus admis au repos au poste de Thaï-Dao. Je fus remplacé provisoirement par le Garde Bahn qui était sans affectation précise.
Le 9 juillet, vers 23 heures, la tour de Cau-Cuong fut attaquée par des effectifs importants, avec pour objectif de détruire le pont protégé par la tour ainsi que celle-ci pour empêcher le ravitaillement du quartier de Luc-Nam ainsi que du camp Erulin.
De part et d’autre du pont, un mini blockhaus enterré avec deux hommes chacun. Le plus éloigné fut pris et les deux hommes faits prisonniers. Dans l’autre, un tué.
Les viets avaient franchi les chevaux de frise barrant la route et se ruaient sous la tour pour être dans les angles morts. Mal leur en prit, des grenades pleuvaient depuis le haut de la tour. Ce fut déterminant car depuis l’étage et le sommet de la tour les tirs fichant ne pouvaient pas être d’une grande efficacité.
Le viet-minh, portant une charge de plastic de la taille d’une valise, fut tué sur le pont avant qu’il ne puisse la poser contre un pied de la tour.
Après trois heures de combat, en parties éclairées par un avion « Luciole » et l’intervention des canons de 105 de Phu Lang-Thuong et de Luc-Nam, les Viets-Minh se sont retirés, abandonnant 13 armes, de nombreux équipements, des munitions dont trois obus de 57 sans recul. Sous la tour, un casque en latanier avec un morceau de cervelle dedans. (résultat tout de même d’un tir fichant).
L’habitude des viets-minhs était de ne laisser sur le terrain ni morts, ni blessés, ni armement. Pour avoir abandonné un « tué », une telle quantité d’armes et d’équipements, c’est que leurs pertes humaines ont été importantes.
Dans la matinée du 10, une visite sous le pont permit de découvrir un viet-minh et son pistolet-mitrailleur chinois, qui avait sans doute hésité à se replier avec les autres assaillants. Agé de 16 ans, il avait une carte d’identité, il était originaire du secteur de Lang-Son. Je lui ai offert une rasade de rhum Saint James que j’avais en réserve « pour le cas où » puis je l’ai invité à se rendre seul au poste de Quat-Lam sur lequel on avait une vue directe, après lui avoir fait comprendre que le moindre écart par rapport à la route lui serait fatal. Il n’a pas dévié. On avait autre chose à faire et pas un effectif suffisant pour lui offrir un accompagnement.
Dans la tour, le supplétif tireur à la mitrailleuse agonisait, ayant reçu une balle en plein front. En fin de matinée, un char étant stationné sous la tour permit de le descendre en vue de son évacuation. Le fait de le mettre en position verticale pour le faire passer par l’ouverture dans le sol de la casemate lui fut fatal.
Le 10 juillet au matin j’avais rejoint la tour de Cau-Cuong, le Garde Bahn et le restant de la garnison ayant besoin de récupérer après cette nuit agitée.
Le midi et le soir je prenais mes repas au poste de Quat-Lam. Le 11 au soir, revenant de ce poste, les viets ont salué mon retour par un coup de 57 qui, sans atteindre la tour, a ricoché sur un bambou qui soutenait le filet anti-escalades. Il a explosé, un éclat a découpé un carré parfait dans le front d’un supplétif qui se trouvait sous la tour. Il a été tué sur le coup.
Le 12 juillet 1954, en fin d’après-midi, une opération de reconnaissance part de la tour de Cau-Cuong pour sonder les abords immédiats où se tenaient des éléments viet-minhs qui encerclaient le camp Erulin.
Cette opération mettait en jeu trois sections :
section Lecouteux, du commando 9,
section Weiman (un eurasien) du commando 9,
section garde Picard de la 265ème CSM.
C’est en raison de la pression exercée sur le secteur, par le viet-minh, que le commando 9 (lieutenant Lepere) avait été détaché auprès de notre compagnie. Sitôt le pont sur le song franchi, les trois sections ont été prises sous le feu du viet-minh et contraintes de se replier en direction de la tour, laquelle fut prise à partie par un 75 et un 57 sans recul, ainsi que par des mortiers de 81.
Le sergent Lecouteux a été atteint à l’abdomen par une rafale de P.M. Ayant eu l’occasion de le voir à l’hôpital Lanessan, à Hanoï, deux ou trois jours plus tard, il était dans un état proche du coma dont il n’a émergé que pendant quelques instants pour répondre très vaguement à nos interrogations. Je ne sais pas s’il a survécu.
Dans cette affaire, un autre homme de ce commando a été gravement atteint, tandis que le personnel de la tour avait à déplorer un tué et un blessé grave par un obus de 57 sans recul. Quelques instants plus tard, le merlonnage en bois de l’ouvrage prenait feu, obligeant à l’évacuation de la tour.
La tour a été évacuée en fin de journée du 12 en raison de son incendie. Dans la nuit du 12 au 13 les viets ont occupé les lieux pour protéger leur artificier chargé de détruire le pont. Celui-ci étant détruit, ils se sont repliés.
C’est probablement le 14 ou le 15 Juillet, je ne me souviens plus de la date exacte, qu’une unité de la 13éme DBLE (Demi Brigade de la Légion Etrangère) est venue reprendre possession de ce tronçon de route Phu Lang-Thuong Luc Nam.
Dans la nuit précédente, ce qui restait de la garnison du camp Erulin s’était replièe sur le poste de Quat-Lam après avoir subi pendant trois nuit consécutives de violentes attaques du Viet-Minh.
La section de pointe de cette unité a franchi le song devant la tour de Cau-Cuong en empruntant des débris métalliques de ce qui restait du pont détruit. Sitôt sur l’autre bord, sacs à terre, puis déploiement sur le flanc Nord de la colline supportant le camp Erulin.
Les Viets ont alors ouvert le feu pratiquement à bout portant. Le sergent-chef Olivier fut l’un des premiers blessés. Pour l’évacuer, il fallait franchir le pont détruit de façon acrobatique, sous le feu de viets postés plus au Nord, puis, pour ne pas rester à découvert sur la route, se mettre en contrebas de celle-ci du côté opposé aux viets.
Là, il fallait passer au travers du réseau de barbelés qui cernait la tour. Etant revenu avec les éléments de pointe, j’ai pu prêter une pince à barbelés tout en précisant que le sol était censé être miné. Les porteurs du blessé sont passés outre, aucune mine n’a explosé. Il faut préciser que la pose de ces mines avait été réalisée au moment de la construction de la tour, soit environ 6 ans auparavant. Les inondations annuelles des lieux les avaient sans doute neutralisées pour la plupart. C’est à l’occasion de cette opération que j’ai pu voir, pour la première fois, des hélicoptères dépêchés pour évacuer des blessés.
Les jours suivants, une unité du Génie est venue remettre le pont en état d’être franchi tant bien que mal.
Le « cessez-le feu » est intervenu le 21 juillet 1954, à 7 heures du matin, heure locale.
Dans les jours qui suivirent, notre dispositif se rétrécit progressivement, conformément aux « Accords de Genève« , avec transfert de certaines unités vers le Sud ou le Centre, principalement Tourane (Da-Nang aujourd’hui). Parmi ces unités, une de tirailleurs (marocains, je crois), comprenait Laliat. Elle fit halte à Vat-Chay (actuellement Bai-Chay), où j’eus l’occasion de le rencontrer.
Hanoï- Musée Louis Finot
28 octobre 1954 Croix de Guerre des T.O.E. Etoile d’Argent
Notre unité restant au Tonkin, j’eus le privilège de résider dans une villa dominant la baie d’Along, à Hong-Hây. Ensuite, ce furent Quang-Yen, Nui-Deo, puis la banlieue de Haïphong, et enfin le dernier Pasteur emmena les dernières troupes le 13 mai 1955.
Je pus ainsi assister à la descente de nos couleurs, par le général Cogny, dans le port de Haïphong.
Dimanche 15 mai 1955 – Menu 3ème classe sur le Pasteur
13 mai au 1er juin 1955 – Etapes de retour sur le Pasteur – Cette fois mon père avait un peu d’argent Etapes au Cap Saint-Jacques, Singapour, Calcutta, Aden, Port-Saïd, Beyrouth
Début juin 1953 – Marseille. Uniforme bien peu français. L’armée n’ayant pas de tenue n°1, mon père acheta un uniforme américain sur lequel il cousit ses insignes.
Algérie
En fin de C.F.C., un télégramme m’invita à me rendre à Souk-Ahras pour intégrer le 3/16ème RIC. J’arrive à Marseille, un dimanche à la date fixée par mon ordre de mission, au bureau du dispatching. Je m’entends dire : « C’est dimanche, il n’y a personne, revenez demain ! » Ce que je fis.
Le préposé aux acheminements me demande : vous voulez voyager par bateau ou par avion ? Je me suis posé la question de savoir s’il ne se moquait pas de moi ? Mais non, il était sérieux. L’avion en question était un Bréguet 2 ponts, non insonorisé ni pressurisé. Sa première tentative de décollage s’étant révélée infructueuse, nous avons été invités à prendre une consommation au bar de l’aérodrome. Deuxième tentative réussie, survol de la Méditerranée à basse altitude, atterrissage à Bône, sans que les ailes de l’avion que l’on voyait battre ne se soient détachées. Sourd pour un moment !
Le Br 761S aux couleurs d’Air Algérie
Arrivé sur place, à Souk-Ahras, après quelques péripéties, j’appris que depuis une quinzaine, ce bataillon stationnait à El Arrouch !
Affectation à Condé-Smendou, au garage du bataillon, pour y exercer les honorables fonctions de pourvoyeur de pièces détachées. Tant à la C.R.D. d’El Arrouch qu’à l’E.R.M. de Constantine, la présence d’AET me facilita considérablement la tâche, laquelle était loin d’occuper tout mon temps en dépit de quelques convois ou patrouilles de nuit auxquels je participais volontairement.
Condé-Smendou était un village de style méditerranéen semblable à ceux que l’on rencontre en Provence. Son nom actuel est Zighout-Youssef, du nom du forgeron de Condé-Smendou devenu le Chef de la Willaya 5. Tué dans la presqu’île de Collo, sa dépouille a été dûment traitée au formol puis exposée au pied de la fontaine du village pendant deux jours.
Rien de bien marquant au cours de ce séjour, sinon une « affaire » ayant fait la Une de la Dépêche d’Alger, avec des échos dans tous les quotidiens de la métropole. En février 1956, au cours de cet hiver rigoureux, en début de nuit, quelques groupes de 5 ou 6 hommes, fells ou rameutés volontairement ou non pour la circonstance, se sont approchés du village et tiré en direction de nos cantonnements, sans s’approcher. Les gens du groupe qui harcelaient le garage étaient armés de fusils de chasse à l’exception de l’un d’eux muni d’une carabine Statti. Dans l’affaire, il a perdu une cartouche, ce qui a permis d’identifier l’arme.
J’étais à ce moment-là dans la cour de la gare qui nous servait de garage. Il m’a fallu réveiller et faire sortir tant les hommes que les sous-officiers déjà endormis. Je récupérais un appelé, le soldat Thiéchard, et ensemble nous nous sommes portés de l’autre côté des quais, à même hauteur et à environ 30 mètres du groupe qui s’intéressait à nous, sans être repérés. Nous avons ouvert le feu et balancé une grenade DF, sur quoi ils se sont repliés. Les autres groupes n’ont pas insisté non plus. Heureusement que nous n’avions pas à faire à des viets, ni même à des gens bien encadrés. Leur but était de faire parler d’eux dans cette partie du Constantinois : opération réussie pour eux, grâce à la presse. Aucune victime de notre coté.
Au petit matin, nous avons trouvé un corps, avec son fusil de chasse. Une seule blessure, à la cuisse. Dans l’incapacité de se mouvoir, il était mort de froid, abandonné par ses copains pressés de fuir. Dans la matinée, le commandant de compagnie est venu au garage. Du fait qu’il y avait un mort du côté des assaillants, il y avait attribution d’une Croix de la Valeur Militaire. Il me dit : « Vous, Bichemin, vous êtes déjà décoré !«
Je soulignais la présence avec moi, alors que nous étions seuls sur les lieux, du soldat Thiéchard. Il accepta de le proposer pour cette décoration. je jubilais d’autant que ce soldat, originaire de Villetaneuse où il était tourneur, était un communiste. Je ne sais pas si, par la suite, il en a fait état auprès de ses camarades de cellule.
Constantine – Le Bardo et l’entrée des gorges
Arrivé à Condé-Smendou début septembre 1955, j’en suis reparti en avril 1957, 4 mois après la fin de mon contrat. En effet, une circulaire décidait que les engagés de trois ans et les rengagés de deux ans devaient être maintenus six mois ! N’appartenant ni à l’une ni à l’autre de ces catégories, je m’insurgeais auprès de mon commandant de Compagnie contre la lecture extensive de cette circulaire. Il me dissuadât de porter ma réclamation auprès du chef de bataillon. Je me calmais, d’autant que depuis le 10 Janvier (7 jours après la fin de mon contrat) j’étais assuré d’avoir un emploi civil à Paris.
Le 10 avril 1957, un envoyé de la compagnie vînt me dire : » Vous pouvez rester pour vos 6 mois ou partir quand vous voudrez« . C’était un mercredi. Je téléphonai aussitôt au maréchal des logis-chef Bauduin qui était employé au district portuaire de Philippeville (actuelle Skikda). C’est celui-là même (un AET) que j’avais trouvé dans la cour du poste de Phu Lang-Thuong en revenant d’opération. Sur le champ, il me trouve une place dans un avion d’Air Algérie pour le surlendemain. (1)
(1) La portée de cette décision de maintien a été ramenée à sa juste valeur sur intervention d’un colonel d’aviation dont un neveu, sous-officier, était dans la même situation que moi. Le rédacteur, ou ceux qui l’ont interprétée, n’en avait sans doute pas mesuré la portée réelle.
Une reconversion exceptionnelle
Je fus donc tout naturellement amené à envisager un autre avenir et, avec le soutien de l’Ecole Universelle, je tentais d’atteindre le niveau nécessaire pour satisfaire aux épreuves d’un concours pour l’accès à l’emploi d’adjoint technique des Mines. J’avais découvert ce point de chute alimentaire dans un tiré à part sur les emplois réservés, et le niveau nécessaire indiqué (brevet élémentaire) me paraissait accessible. J’ignorais en revanche en quoi consistait cet emploi. Heureusement, l’Ecole Universelle concoctait des cours particuliers en fonction du niveau acquis par chacun de ses élèves, mais aussi du niveau réel nécessaire pour réussir.
La date de fin de mon contrat approchait, et le capitaine commandant la CCAS me questionna sur mes intentions. Je lui en fis part et m’attirai cette réflexion : « Vous savez… Bichemin, le Service des Mines est une chapelle très fermée, n’y entre pas qui veut.« . Cependant, il ne s’opposa pas à ce que j’aille à Paris en décembre 1956 pour y subir les épreuves redoutées. Mais je n’avais vraiment rien à perdre.
J’appris qu’il y avait, pour l’ensemble de la France, 3 candidats, dans 3 autres centres d’examen différents. Pour ma part, je me trouvais un matin au Ministère de l’Industrie, 99, rue de Grenelle, dans une vaste salle meublée de tables recouvertes de tapis verts et disposées en fer à cheval.
Un candidat, trois surveillants – deux ingénieurs et un administrateur civil. De quoi traumatiser un « lascar » sortant du bled. Deux journées d’épreuves, à raison de huit heures par jour !
Retour à Condé-Smendou, et début janvier 1957, une lettre du Ministère m’annonçait que j’étais admis comme stagiaire. La chapelle fermée avait entrouvert ses portes pour moi et je ne manquais pas d’en informer mon capitaine. A noter que les deux autres candidats n’avaient pas terminé les épreuves.
Libéré du Service le 26 avril 1957, alors que j’aurais dû l’être en janvier, je pris mes fonctions de stagiaire au Service des Mines, 40, rue d’Iéna, Paris 16ème. J’avais troqué le treillis contre le costume cravate avec veste croisée, comme il se devait à l’époque.
Le personnel était peu nombreux, on lui avait annoncé la venue d’un « ancien d’Indochine ! ». Il faut, à ce sujet, se souvenir de la réputation que la presse nous faisait à l’époque ! Je fus donc accueilli avec circonspection.
Après une année de stage, nouvel examen, technique cette fois, où les bribes apprises à Tulle me servirent grandement, et cela est resté vrai tout au long de ma carrière.
16 août 1960 – Toit-terrasse de la cathédrale de Chartres
En 1968, s’ouvre un concours professionnel pour l’accès au grade d’Ingénieur des TPE (Mines). TPE = Travaux Publics de l’Etat. Préparation forcenée pendant 5 mois, examen écrit puis oral par les soins d’Ingénieurs des Mines, polytechniciens ou de professeurs d’écoles des Mines. Six candidats, deux sont admis et, dois-je le dire, je tenais la tête avec une confortable avance.
Affecté à La Rochelle, je devins responsable du département de Charente-Maritime pour toutes les activités du Service des Mines. Ce service était l’émanation du Ministère de l’Industrie, plusieurs départements étant regroupés en Arrondissements Minéralogiques. Le temps a passé, les Arrondissements Minéralogiques sont devenus les DRIRE (Direction Régionale de l’Industrie, de la Recherche et de l’Environnement) en conservant les anciennes missions et en ajoutant d’autres, telles que la surveillance des installations classées pour la protection de l’environnement et même la responsabilité de la surveillance des installations nucléaires.
1980 – La Rochelle
Vaste programme en raison duquel en plus de quarante années, je n’ai pas eu le loisir de m’ennuyer. Le changement de raison sociale s’est accompagné d’un changement de dénomination : les Ingénieurs TPE (Mines) sont devenus des Ingénieurs de l’Industrie et des Mines.
7 novembre 1988 – Médaille Militaire. La Nation met parfois du temps à accorder sa reconnaissance à ceux qui se sont battus pour Elle.
C’est ainsi que l' »Enfant de Troupe Cépéïste » a terminé sa carrière le 3 janvier 1999 comme Ingénieur Divisionnaire de l’Industrie et des Mines, le seul probablement n’ayant pas le Bac, mais un CAP d’ajusteur, et un BEI de réparateur auto.
3 août 2002 avec sa petite-fille – ma fille, Marie
3 août 2002 avec sa petite-fille – ma fille, Eloïse
Mon oncle Stefan et ma cousine Fabienne à l’été 1965
Mai 1968
Quand nous chanterons le temps des cerises, Et gai rossignol et merle moqueur Seront tous en fête. Les belles auront la folie en tête Et les amoureux du soleil au cœur. Quand nous chanterons le temps des cerises, Sifflera bien mieux le merle moqueur.
Jean-baptiste clément
De cette parenthèse enchantée, plus que des souvenirs, je garde des impressions féminines – lumière, couleurs, chaleur, insouciance, odeurs et fragrances exhalées par les fleurs des champs.
Bien compréhensible, je n’avais que 2 ans et 8 mois.
Mes parents, qui habitaient à Villejuif (94), 23, Rue Jean-Baptiste Clément (Chansonnier communard), près de l’Avenue Paul Vaillant-Couturier, travaillaient au Service des Mines, 85, Boulevard du Montparnasse, Paris 6ème, et m’avaient confié à la garde de mon Oncle Stefan et de ma Tante Germaine.
Ces derniers tenaient depuis 1967 un garage de mécanique automobile et surtout de réparation de machines agricoles situé 44, Route de Saint-Amand-Montrond -qui prolonge vers le nord la Rue du Grès Rose, à Saulzais-le-Potier (Cher), paisible commune rurale de 621 âmes lors du recensement de 1968.
On verra plus loin que le détail du nom de la rue a son importance locale.
A l’époque, Villejuif faisait partie de la Ceinture Rouge, et l’environnement s’en trouve encore estampillé : Avenue Paul Vaillant-Couturier donc, Boulevard Maxime Gorki, Métro Léo Lagrange et bien d’autres.
C’était l’époque « glorieuse » du Parti Communiste Français : 25% des françaises et des français votaient communiste. Le PCF avait à coeur, en sus de l’indispensable endoctrinement libéralement prodigué dans ses cellules, d’offrir entre autres à ses concitoyens Auberges de Jeunesse, Maisons du Peuple, etc., dans un souci de Fraternité, d’émancipation et d’élévation morale. Bref, une sorte de socialisme à visage humain avant l’heure, et à la française s’il vous plaît.
Les cellules arboraient fièrement à leurs frontons la faucille et le marteau et le Parti était en lutte pour – sic, le progrès social, la paix, et un avenir de grandeur nationale – resic.
Carte extraite de L’Humanité du 14 mai 1935 au lendemain des élections municipales de 1935.
C’est ce qu’on appelle l’invention du communisme municipal, avec pour objectifs : une gestion de classe, moderniser la région parisienne, lutter pour l’emploi industriel, loger les travailleurs. Pour plus de détails, on se référera utilement au rapport de Jacques Duclos en 1956 au Congrès du Havre sur Les municipalités au service des masses laborieuses.
Mon père affublait affectueusement Jacques Duclos du sobriquet de La grenouille, du fait de ses lunettes, le plus souvent à monture ronde.
Aujourd’hui encore en 2021, la mairie de Villejuif reste tenue par le PCF.
La ceinture rouge en 1977
Dans la France de 1968, lesdites masses laborieuses, pour reprendre la terminologie en vigueur, et ce, malgré les Trente Glorieuses, n’avaient pas les moyens matériels de s’offrir les loisirs et opportunités qui sont aujourd’hui considérés comme indispensables, sinon de droit, et leurs énergies étaient toutes tendues vers l’atteinte de leur dignité : se nourrir, se vêtir, se loger et éduquer leurs enfants pour leur permettre un avenir meilleur.
On l’oublie trop souvent.
Retour à Saulzais-le-Potier, Route de Saint-Amand-Montrond, en 1968.
Mars 2011 – Le garage de mon oncle Stefan
Accolée au garage, une maison à l’étage de laquelle se trouvait ma chambre qui donnait sur la rue. Je me souviens de l’odeur de cette maison, de son grand jardin (65m x 25m), des herbes hautes et coupantes et des nombreuses automobiles qui s’y trouvaient à l’arrière du garage, et surtout des effluves qui émanaient d’icelui. Un fort bouquet d’huile de vidange, de liquide hydraulique et de soudure à l’arc s’en échappait jusque dans la cuisine.
Mars 2011, Saulzais-le-Potier, la maison de mon Oncle et de ma Tante
Dans l’entrée, un vieux téléphone mural dont on trouvera ici une représentation approchée. C’est désormais un produit vintage assez recherché.
Téléphone mural, années 1960
Sur une table, au pied du téléphone, l’inévitable calepin publicitaire Yacco bien sûr, sur lequel ma Tante prenait note des appels.
Calepins et carnet de facturation Yacco
Inconcevable pour les milléniaux et la génération Z, c’était un temps où les communes rurales -et même de grandes villes, n’avaient pas de standards téléphoniques automatiques. Il fallait contacter la demoiselle du téléphone -surnom donné aux opératrices, qui, après un long moment, vous rappelait pour vous mettre en relation avec votre correspondant.
Ainsi, pour contacter mon Oncle, il fallait demander le 38 à Saulzais-le-Potier.
Etant de la génération X, je me souviens que, jusqu’au milieu des années 1970, seul 1 français sur 7 disposait du téléphone chez lui. L’installation de l’automatique sur l’ensemble du territoire français ne sera complétée qu’en 1978 sous la vive impulsion du présidentValéry Giscard d’Estaing.
43 ans plus tard, nous disposons presque tous d’un smartphone et bientôt de la 5G.
C’est à Epineuil-le-Fleuriel, à 10 kilomètres au sud-est de Saulzais-le-Potier, qu’Alain-Fournier situe l’action du Grand Meaulnes, où il vécût une partie de son enfance. A part la saignée de l’autoroute A71, les paysages de ce canton du sud du Berry ont assez peu évolué depuis 1913, date de parution du roman que l’on pourra relire avec plaisir, ne serait-ce que pour l’évocation des lieux et du contexte d’alors.
Autre point d’intérêt de Saulzais-le-Potier, et pas des moindres, il s’agît d’un des centres de la France ainsi que de la capitale du Grès Rose.
C’est à Saulzais-le-Potier, que les calculs de l’éminent mathématicien et astronome, l’abbé Théophile Moreux (1867-1954), auraient déterminé le centre de la France. La stèle en grès rose érigée en 1966, se trouve au lieu-dit « le Chétif Bois », à 9 minutes à pied et 750 mètres de la maison de mes Oncle et Tante et de ma cousine Fabienne.
La stèle du centre de la France à Saulzais-le-Potier
Si l’on omet l’antécédent de Bruère-Allichamps (1799), de nombreux villages se sont découvert depuis une vocation tardive en la matière et revendiquent fièrement cette centralité. Rien que dans le département du Cher, on compte ainsi 5 centres de la France !
Bruère-Allichamps (46° 45′ 47″ N, 2° 25′ 29″ E, calculé sur la base du méridien de Paris) est historiquement la première, mais sur la base de calculs anciens du géographe Adolphe Joanne (1813-1881), qui ne tenaient pas compte de la Corse. Il s’agit du centre du plus petit quadrilatère dans lequel tient la France continentale
Vesdun (46° 32′ 23″ N, 2° 25′ 49″ E), barycentre des centres de l’ensemble des communes françaises continentales (donc sans celles de la Corse), associés d’un coefficient égal à la superficie de la commune
Sur le grès rose, très abondant dans la région, on consultera Frédéric Desabres, Tailleur de pierre et exploitant de la carrière de grès rose de Saulzais-le-Potier.
Par souci du détail et de l’anecdote, on n’oubliera pas la stèle -en grès rose évidemment, en l’honneur des exploits du Général Georges Pelletier-Doisy, as de la Grande Guerre et détenteur de nombreux records aéronautiques.
A ce jour, la France n’a connu qu’une seule véritable pénurie totale de carburants. C’était en mai 1968. A l’époque, neuf millions de personnes cessent le travail dans ce qui reste le plus grand mouvement social de l’Après-Guerre. Les raffineries et les dépôts sont bloqués, comme nombre d’autres secteurs industriels. Finalement, à partir du 31 mai, moins d’une semaine après la signature des accords de Grenelle, qui octroient de nouveaux droits aux travailleurs, les stations sont à nouveau alimentées, et les voitures redémarrent doucement, comme le reste du pays.
Paris. Mon Père, sentant monter l’exaspération populaire -il était adjoint technique au Service des Mines et, à ce titre, amené à visiter de nombreux établissements industriels, avait pris la précaution de se procurer un baril d’essence de 159 litres qu’il stocka chez mes Grands-Parents maternels à Bondoufle (91) où il remplissait son réservoir à l’aide d’une pompe Japy à main.
A la suite de la grève générale du 13 Mai, qui devait rester symbolique, mais ne s’arrêta pas, et au blocage des dépôts de carburants et des raffineries par les grévistes, il ne resta bientôt plus une seule goutte d’essence dans toute la Capitale.
C’est ainsi que mes parents, dans l’Ami 6 Break bleue de mon père, couvraient la distance qui sépare Villejuif du Boulevard du Montparnasse en moins de 15 minutes, la densité de la circulation avoisinant le néant –Anne Hidalgo aurait applaudi des deux mains. N’ayant pas changé leurs habitudes horaires, ils étaient à pied d’oeuvre une demi-heure plus tôt qu’à l’accoutumée et, tout étant bloqué dans le pays, une fois les dossiers en cours bouclés, en vinrent rapidement à devoir occuper leurs journées à bien autre chose qu’au service de la République.
Ami 6 Break
Mes parents, mon Père surtout, auraient pu être qualifiés par les Maoïstes et les Trotskistes qui noyautaient les universités, de travailleurs révisionnistes et décadents inféodés au mur de l’argent, à la solde du Grand Capital et, pour couronner le tout, de laquais serviles de l’impérialisme hégémonique.
Comme Charles de Gaulle, ils pensaient : « La réforme, oui ; la chienlit, non ».
Et c’est ainsi que la parenthèse se referma, une poignée de jours après la signature des accords de Grenelle, menés de main de maître par Georges Pompidou, et qu’un million de réactionnaires déviationnistes et dégénérés défilèrent sur les Champs-Elysées l’après-midi du 30 Mai 1968, en soutien à De Gaulle, mais surtout à son désormais encombrant et très populaire Premier Ministre.
Les Champs-Elysées, après-midi du 30 Mai 1968
Le midi même, le vieux général avait prononcé la dissolution de l’Assemblée Nationale, sur la suggestion de Georges Pompidou, et organisé des élections législatives anticipées « à moins qu’on entende bâillonner le peuple français tout entier en l’empêchant de s’exprimer en même temps qu’on l’empêche de vivre, par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler ».
Pour finir dans le droit fil de la pensée abstraite, toujours le même jour, le Parti Communiste marxiste-léniniste de France, après avoir dénoncé les « accents d’apprenti dictateur » de De Gaulle, met en garde les travailleurs contre « le danger fasciste », tout en pointant la responsabilité des « révisionnistes », c’est-à-dire de la direction du PCF et de la CGT.
Nonsense Britannique ou plus pur situationnisme ? Nul ne sait !
Les élections qui s’ensuivirent débouchèrent sur un raz-de-marée électoral pour les gaullistes et ce qui devait arriver arriva. De Gaulle remplaça Pompidou par Maurice Couve de Murville.
Commença alors le Chant du cygne pour l’homme de Colombey-les-deux-églises.
Pour en revenir au point de départ de ce chapitre, mon premier véritable souvenir net et sans altération remonte au 24 Décembre 1967.
J’étais seul devant l’escalier qui menait à la porte d’entrée de la maison de mes Grands-Parents maternels. Le terrain était clos de murs et je vis soudain s’ouvrir la porte pleine qui donnait sur la rue.
Penché sur je ne sais quoi, mon Oncle se redressa et éleva de sa main gauche un objet que je reconnu aussitôt comme une voiture à pédales, une belle 404 blanche décapotable en métal, dont j’allais bientôt avoir un usage intensif.
28 Juillet 1968, Bondoufle. Ma 404 à pédales
Sans rien me dire, il me regarda droit dans les yeux avec son habituel sourire débonnaire, caché derrière sa moustache à la Edwy Plenel, d’un air qui voulait dire « C’est ta voiture désormais ».
Je m’en souviens comme si c’était hier et m’en souviendrai jusqu’à ma mort.
Mai 1968, Saulzais-le-Potier. Ma cousine Fabienne et moi
J’aimerai toujours le temps des cerises, C’est de ce temps-là que je garde au cœur, Une plaie ouverte, Et Dame Fortune, en m’étant offerte, Ne saurait jamais calmer ma douleur. J’aimerai toujours le temps des cerises Et le souvenir que je garde au coeur.
Ce chant devenu traditionnel, dont on connaît en France la version de Francis Lemarque de 1959, « Le temps du muguet », est créé en Union Soviétique après la mort de Staline, à l’époque de Krouchtchev. Vassili Soloviov-Sedoï étant natif de Léningrad, voulait au départ que la chanson s’intitulât « Les Nuits de Léningrad » -l’ambiance est bien celle des « nuits blanches de juin », mais, à la demande du ministère soviétique de la culture, la chanson s’est intitulée « Les nuits de Moscou ». En creux, les paroles portent l’espoir d’une nouvelle ère de liberté (Une chanson s’entend et ne s’entend pas).
Version romanisée pour ceux qui ne lisent pas le cyrillique :
Ne slyshny v sadu dazhe shorokhi, Vsë zdes’ zamerlo do utra. Esli b znali vy, kak mne dorogi Podmoskovnye vechera.
Rechka dvizhetsja i ne dvizhetsia, Vsia iz lunnovo serebra. Pesnia slyshitsia i ne slyshitsia V eti tikhie vechera.
Chto zh ty, milaja, smotresh’ iskosa, Nizko golovu naklonja? Trudno vyskazat’ i ne vyskazat’ Vsjo, chto na serdtse u menja.
А rassvet uzhe vsë zametnee. Тak, pozhaluista, bud’ dobra, Ne zabud’ i ty eti letnie Podmoskovnye vetchera.
Pas un bruissement dans le jardin, Tout ici est figé jusqu’au matin. Si tu savais comme elles me sont chères Les nuits près de Moscou.
La rivière coule et ne coule pas, Toute d’argent lunaire. Une chanson s’entend, et ne s’entend pas Dans ces calmes soirées.
Pourquoi, ma douce, regardes-tu de côté En penchant très bas la tête ? C’est dur d’exprimer, et ne pas exprimer Tout ce que j’ai dans mon coeur.
Et l’aube déjà se fait plus visible. Alors s’il te plait, sois bonne, Toi non plus, n’oublie pas ces estivales Soirées près de Moscou.
1955 – Vassili Soloviov-Sedoï (musique) / MikhaIl Matoussovski (paroles)
En illustration sonore, la version de 1957 des Choeurs de l’Armée Rouge, avec le ténor Ivan Boukreev. A l’écouter, j’y retrouve toujours la part de mon âme slave, mélange de mélancolie, de fatalisme et de résilience obstinée.
Le 29 avril 1957 s’éteignait à Verdun (Meuse) Charles Jean Louis Bichemin, des suites d’une longue maladie. De fait, je n’ai pas pu le connaître.
De mon grand-père ne me restent que les souvenirs qui m’en ont été transmis par mon père Charles, ma tante Janine et ma grand-mère Marie, quelques photos et papiers jaunis ainsi que quelques uns de ses objets personnels, telle sa cravache fétiche que je conserve précieusement dans la bibliothèque de mon bureau.
C’était, paraît-il, un excellent cavalier. Avant la Grande Guerre, il avait escaladé avec son cheval les escaliers de service du viaduc de Dinan (alors Côtes-du-Nord), où il vivait avec ses parents.
Viaduc de Dinan (22)
Lamballe, 1892 et Dinan, 1893 – 1910
Né à Lamballe (Côtes-du-Nord) le 21 avril 1892, de Charles Jules Bichemin et de Léonie Marie Eugénie Gombault, il n’y vivra qu’un an, avant son départ pour Dinan où ses parents avaient fait l’acquisition le 4 février 1893 d’un établissement de Bains, au bord de la contrescarpe de la promenade des Petits-Fossés, entre la Tour Beaufort au Nord, et la Tour du Connétable au Sud, qui font partie des remparts du château de Dinan.
La promenade des Petits-Fossés à Dinan (22). Au fond à droite, la Tour du Connétable, vue de la Tour Beaufort,
Entre 1894 et 1903 Les Petits Fossés, Dinan, signé par Charles 3, mon arrière-grand-père Charles Jules , père de Charles Jean Louis.jpg
« Charlot » était le 5ème enfant d’une fratrie de huit, avec six soeurs : Léonie –« Nonoche » (1886); Elise (1888) décédée en 1889 à un an et un jour; Elise –« Lisette », de nouveau (1889); Jeanne (1890); toutes nées à Lamballe. Un frère, Louis Jean Albert, né en 1893 à Dinan et décédé en 1898, à 4 ans et sept mois, probablement d’une pneumonie. Enfin Marie (1895) et Louise (1897), nées à Dinan. Des cinq soeurs, seule Marie ne se mariera pas à Dinan, mais à Paris XIème en 1947, à l’âge de 52 ans.
1894 BOTTIN, page 569, Dinan
L’établissement de Bains se trouvait à l’emplacement actuel du Jardin des Petits Diables, cela ne s’invente pas ! , à l’endroit de la roseraie du jardin du Val Cocherel. Le houx qui s’y trouve est une des dernières traces de l’époque de mes arrière-grands-parents (Source : mon cousin Pascal Destouches).
De nos jours, emplacement (hachures) de l’établissement de Bains (source : Pascal Destouches). Photo Google Maps.
L’établissement fut démoli après le 7 septembre 1961, suite à sa vente à la Ville de Dinan.
~1955 – au premier plan la maison Bichemin, on aperçoit assez bien les piliers de la véranda devant les cabines de bains. Sur la promenade, à droite, la tour du Connétable.Crédits AD 22.
Après septembre 1961, la maison est déjà partiellement démolie, source pop.culture.gouv.fr
Pour la petite histoire, l’actuelle rue du 8 mai 1945, à son intersection avec les Petits-Fossés, mène au pied de la Tour Beaufort toute proche. Cette rue s’appelait à l’époque chemin du Saint-Esprit. On ne sait quel facétieux1 put proposer à la Mairie de Dinan d’appeler ce jardin du nom desPetits Diables, aussi près du Saint–Esprit. Peut-être de l’humour anticlérical au pays où Blancs et Bleus s’affrontèrent – au-delà des simples mots, lors de la mise en oeuvre de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat à compter du 9 décembre 19052 ?
Années 1950 – La maison Bichemin est visible à gauche de la Promenade des Petits-Fossés Source pop.culture.gouvr.fr
Sur l’histoire de cet établissement et de la famille Bichemin à Dinan de 1893 à 1930, on se référera utilement à l’excellent article publié par mon cousin Pascal Destouches et son épouse Christine dans Le Pays de Dinan, tome XXXII, 2012, édité par la bibliothèque municipale de Dinan, 20 rue Waldeck-Rousseau, et toujours disponible sur commande.
Dinan – 1911 ou 1912 – Famille Bichemin Au premier rang, de gauche à droite, Léonie l’aînée, Charles 3, Léonie –mère. Au second rang, de gauche à droite, Jeanne, Marie, Charles 4, Louise, Elise
Le 11 octobre 1910, à 18 ans et 6 mois, il s’engage volontairement au 10ème Régiment d’Artillerie à Rennes (35), comme deuxième canonnier conducteur (de chevaux). Il ne sait pas encore qu’il servira -par intermittence, mais avec constance, sous le drapeau de la République pendant plus de 35 ans.
Selon son livret militaire, sa taille est de 1 mètre 67 et ses yeux sont de couleur orange (moi aussi, légèrement noisette).
Il est nommé Brigadier le 23 décembre 1911, Maréchal des Logis le 23 octobre 1912.
10 Mars1912 – 8ème bataillon du 10ème R.A. – Mon Grand-Père est assis à l’extrême-gauche, jambes écartées
Suite à plusieurs réengagements, il est en activité lors du décret de mobilisation générale, le 1er août 1914 à 16 heures (hostilités contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie), et participera à la première guerre mondiale3 dans sa totalité.
Mobilisation générale. du 2 Août 1914
Après le 17 mars 1915, Charles 4 chez ses parents, à Dinan. A gauche, le buste de son oncle, le sergent Charles Gombault, Mort pour la France, et fusillé par les Bavarois au fort d’Ingolstadt le 9 janvier 1871.Octobre 1915 – Dinan – Petits fossés – Famille Bichemin (photo colorisée) Assisses, Elise B., Marie Cosnier, Jeannette Faucher (dans le landau), Louise B., Léonie B. Debout, la bonne, Auguste Faucher, Léonie B., Jeanne B. Charles 3, Marie B. et Henri Cosnier Pendant ce temps, mon grand-père Charles 4 est au front, en Champagne17 décembre 1915 – Mon grand-père est à l’extrême-droite
12 février 1917, Fontainebleau. Désigné pour suivre le cours de perfectionnement à Fontainebleau. Il en sort Sous-Lieutenant à titre temporaire le 1er mai 1917 et est versé au 261ème Régiment d’Artillerie.
1917Eté 1917 – Charles Bichemin 4 avec sa cravache fétiche
A l’issue de la Grande Guerre, Charles Jean Louis Bichemin est titulaire de trois citations avec sa croix de guerre : deux étoiles d’argent, une de bronze.
1) Comme Maréchal des Logis du 10° d’artillerie Coloniale
ORDRE DE L’ARTILLERIE DE LA 60ème DIVISION du 17 MARS 1915
« Très belle attitude au feu, a montré le sang-froid dont il était capable en faisant démonter, nettoyer et remonter la culasse de sa pièce le 21 décembre 1914 la batterie étant en position à découvert et soumise à un violent bombardement de divers calibres. »
1er mai 1915 – L’Ouest-Eclair
2) Comme Sous-Lieutenant
ORDRE DE LA 72 ème DIVISION DU 20 JUIN 1918
« Officier plein d’entrain et de bravoure, pendant les combats du 10 juin, après le repli de sa batterie, est resté sur la position sous un feu violent de mitrailleuses pour détruire toutes les munitions. »
ORDRE DE LA 72ème DIVISION du 11 SEPTEMBRE 1918
« Brillant Officier, modèle d’énergie et de bravoure ; a été blessé au cours des combats du 15 août 1918. »
15 août 1918. A la fin de la seconde bataille de la Marne, combats à Saconin et Breuil (Aisne). Enterré par un éboulement provoqué par des tirs d’artillerie. Déterré par un infirmier. On relève : Contusion de la joue gauche. Déchirure de la muqueuse sur la face interne. Fracture du nez. Hémorragie nasale abondante. Un tamponnement de la narine gauche doit être remplacé. Ecchymose palpébrale bilatérale. Commotion cérébrale. Inévacuable temporaire.
20 août 1918. Bon état. Evacuable. Arrivé le 23 août à l’hôpital militaire de Bourges. Un général en tournée, le voyant en mauvais état, a dû présumer d’une issue fatale . Il a épinglé la croix de Chevalier de la Légion d’Honneur à son oreiller (recueilli par mon père auprès de son père qui, cependant, parlait peu de cette guerre).
1957. Une radio pulmonaire révèle qu’il recelait, sans qu’il ne le sache, une bille de Shrapnel dans un poumon.
L’attribution impromptue de la Légion d’ Honneur a été officialisée le 16 juin 1920.
16 avril 1921 Ouest-Eclair encadré Légion d’honneur Charles 4.jpg
Shrapnel : obus chargé à mitraille, éclatant en l’air. Mot d’origine anglaise.
Palpébrale : relatif aux paupières.
Ruban de la croix de guerre 1914-1918
Légion d’honneur et croix de guerre
Ordre national de la légion d’honneur – Charles Jean Louis Bichemin
Vincennes, 1919
Après guerre, nommé Lieutenant à titre temporaire le 1er mai 1919, il fut affecté au 13ème Régiment d’Artillerie, au Château de Vincennes, transformé en arsenal en 1796 et doté d’un donjon remarquable de 52 mètres de haut. Un beau matin, il y fut surpris par son Colonel en train de gravir à cheval les escaliers dudit donjon. L’histoire ne dit pas quelles félicitations lui furent adressées pour ses hauts faits !
Le donjon du château de Vincennes (94)
Classé au 22ème Bataillon d’Ouvriers d’Artillerie le 6 octobre 1921 –un siècle déjà, c’est dans la région Parisienne qu’il rencontra ma grand-mère Marie Alphonsine Schumacher, qu’il épousa à Vincennes le 18 avril 1922, avec l’indispensable permission de son Colonel.
Marie Alphonsine Schumacher – 16 septembre 1919
Domicilié au 5, Avenue du Château, à Vincennes, le couple avait, depuis le 11 novembre 1920, une fille prénommée Marie Charlotte, conçue hors mariage. A l’époque, ce n’était loin ni du sacrilège, ni de l’infamie.
Avenue du Château – Vincennes
Se sentant à l’étroit à trois dans leur appartement, à la fin de l’été 1921, il s’installa à Nogent-sur-Marne (alors dans le département de la Seine) où leur fille put bénéficier de sa propre chambre.
Il est loin d’être établi que les cinq soeurs de mon Grand-Père aient vu d’un bon oeil cette union de leur frère, urbain et même bourgeois Breton, avec cette petite paysanne Lorraine sans origines bien établies –mon Père me le laissa entendre à demi-mots à quelques reprises, sans jamais émettre de jugement de valeur.
Faut-il rappeler qu’il fut le premier Bichemin de cette lignée –et même de l’histoire écrite, c’est-à-dire en Bretagne depuis la fin du XVIème siècle pour les registres paroissiaux, à se marier hors des limites « sacrées » du duché de Penthièvre, dont Lamballe était la capitale historique ?
Son père Charles Jules Bichemin2, Bleu de Bretagne, sinon par son adhésion à cette association, mais du moins par le coeur, laïc et anticlérical, lui avait montré la voie en étant le premier « hérétique » de la famille à s’aventurer à se marier hors de la ville de Lamballe, le 10 octobre 1885, à Dinan, située à la distance considérable de 36 kilomètres à vol d’oiseau !
La règle, à cette époque et même depuis fort longtemps, était de se marier dans la paroisse de l’épouse. Il était donc tout à fait normal que le mariage de Charles Jules Bichemin et Léonie Gombault ait lieu à Dinan. Ainsi, pour la première fois, ce ne fut pas la future épouse qui se déplaça à Lamballe pour venir s’y marier et s’installer chez ses futurs beaux-parents – quoiqu’elle le fit de 1885 à 1893, mais le futur époux qui se déplaça de Lamballe, considérable bouleversement anthropologique à l’échelle de cette vieille famille patrilocale4 Bretonne !
Je ne sais pas exactement où et comment ils se rencontrèrent. Toujours est-il que ma grand-mère s’intéressait fortement aux militaires, tout auréolés du prestige de la victoire. Elle m’en donna une preuve supplémentaire dans les années 1980, lorsqu’elle me raconta avec une grande fierté qu’elle fut témoin du défilé de la Victoire, le 14 juillet 1919, à Paris, sur les Champs-Elysées. Entre le moment où elle s’y installa au matin avec sa collègue et amie de la société Remington, et la fin de l’interminable et gigantesque défilé, il s’écoula plus de douze heures, selon elle.
Défilé de la victoire – 14 juillet 1919 – Paris1924 Charles Bichemin 4 Lieutenant au 22ème Bataillon Ouvrier d’Artillerie, 1ère compagnie
Après quinze années de service actif, mon grand-père fut admis à faire valoir ses droits à la pension de retraite proportionnelle à compter du 11 octobre 1925.
C’est ainsi qu’après que mon grand-père eût bénéficié d’un congé en mai 1925, ma grand-mère le suivit en Côte d’Ivoire en juin 1925, celui-ci ayant obtenu un poste de sous-directeur à la Société Minière et Agricole de Marcory, poste qu’il avait obtenu au titre des Emplois Réservés pour services rendus à la Patrie.
Pourquoi la Côte d’Ivoire ? Désormais, nul ne le saura jamais. Plus je pense à lui, et retourne les éléments dont je dispose, plus j’estime que, malgré son apparence sévère et sérieuse, il s’agissait certainement d’un homme cruellement sensible et pudique. Du moins, c’est ce que mon coeur me murmure.
Malheureusement, il ne s’ouvrira pratiquement jamais de ce monde intérieur à son fils mon père, lequel en conçut jusqu’à sa mort récente, du dépit ainsi qu’une grande affliction.
Chacun sait que le coeur a ses raisons que la raison ignore (Pascal – Pensées).
Mon père héritera de ce trait de caractère que seule ma patience la plus attentive me rendit supportable. J’ai bien peur d’en avoir hérité moi-même ainsi que ma fille cadette Eloïse.
Wie der Vater so der Sohn !
1924 Charles Bichemin 4
Côte d’Ivoire, 1925.
Il s’agissait de diriger une plantation de palmiers à huile sur l’île de Petit Bassam, située au milieu de la lagune Ebrié, non loin d’Abidjan, en compagnie de caïmans qui faisaient la sieste à proximité de leur habitation.
Ma tante Marie, alors âgée de cinq ans, fut confiée aux bons soins de Joseph Alphonse Schumacher et de Marie Cattant, ses grands-parents maternels, aux Monthairons, dans la Meuse, non loin de Senoncourt-les-Maujouy (Meuse), où était née ma grand-mère Marie, le 28 mai 1897.
1926 Marie Charlotte BICHEMIN Recensement Les Monthairons AD055_REC_347_14_0007 Voir tout en bas, à gauche
« La Société agricole de Marcory disposait, dans l’île de Petit-Bassam, d’une concession de mille hectares, dont la moitié était plantée en elæis. Les plantations effectuées de 1922 à 1924, intéressant 200 hectares, étaient en production et alimentaient l’usine, concurremment avec la récolte de 100 hectares de palmeraie subspontanée et aménagée.
Le fonctionnement de l’usine était basé sur la double combinaison de l’extraction de l’huile de palme par pression et par dissolvant. » (Source : Archives de la SMAM)
Usine de la société agricole de Marcory. Crédits SMAM
Les déplacements en direction de la terre ferme avaient lieu en pirogue, tant pour les personnes que pour les produits issus de la plantation. La propulsion des pirogues était assurée par le personnel de la plantation, à l’aide de pagaies.
Marcory, sur l’île de Petit-Bassam. Au nord, Abidjan
Pas d’électricité, pas de téléphone, mais tout de même un frigo à pétrole. Attaché à la maison, un boy baoulé qui avait été le cuisinier de Galliéni. Sur l’île, ils étaient les seuls blancs.
Marcory, 1925. La plantation
Mes grands-parents étaient-ils d’affreux négriers ? Si l’on se replace dans le contexte d’alors, leurs actions semblent naturelles, même si aujourd’hui la relecture de l’Histoire de ce qui était l’Empire Français invite à une certaine circonspection si l’on ne veut pas tomber dans le seul point de vue indigéniste.
Le 10 avril 1926, mon grand-père est rapatrié en métropole, l’ulcère au duodénum dont il souffrait ne pouvant être opéré sur place.
Ma grand-mère est donc restée seule sur la plantation, en attendant la venue d’un remplaçant.
Vers 1905 Grand-Bassam-L’Adjamé et la flotille de lagune de la Compagnie des Chargeurs Réunis.
Au large d’Abidjan, les passagers et les marchandises étaient transbordés du bateau dans des pirogues à l’aide d’une nacelle pendue au bout d’un câble manœuvré par une grue depuis le bateau. Il fallait ensuite franchir la barre !
A propos de la barre et de la houle qu’il peut y avoir dans la lagune quand l’Océan Atlantique est bien formé, j’ai longtemps vu, accrochée au mur de l’entrée chez mes parents, une peau de caïman. Ce caïman avait perdu sa Mère jeune et ne savait pas nager. Il avait été apprivoisé par mes Grands-Parents et mon Grand-Père lui avait aménagé, côté droit de leur pirogue, une sorte de cage grillagée entre la coque et le balancier, de façon à ce que le caïman puisse apprendre à nager quand ils allaient à Abidjan. (Souvenirs de Marie Schumacher)
Entre le cheval et les caïmans, cet homme avait ses fantaisies ! On verra lors de la publication du prochain feuilleton du 17 mai 2021, d’autres illustrations de son esprit fantasque.
Janvier 2012, caïman au bord de la lagune Ebrié
Aujourd’hui, les locaux s’étonnent de l’apparition –sic, de caïmans dans la lagune, et on lira avec intérêt le témoignage de Wawa Dah Julien dans la Dépêche d’Abidjan en janvier 2012.
Décembre 1925. Un jour de forte houle, la pirogue se retourna et le caïman, pris au piège de la cage et ne sachant toujours pas bien nager, se noya. C’est ainsi que sa peau se retrouva, 50 ans plus tard, accrochée au mur, dans l’entrée de la maison de mes parents.
Effigie baoulé d’un caïman
Un peu plus tard en 1926, ma grand-mère put regagner la Métropole et mes grands-parents s’installèrent de nouveau à Nogent-sur-Marne. Elle obtint un emploi chez Monsieur Eugène Schueller, le fondateur de l’Oréal, qu’elle quittera vers mai 1930, en raison de la naissance de sa deuxième fille, survenue le 16 juin 1930.
Fin Juin 1930 – Félicitations d’Eugène Schueller pour la naissance de ma Tante Janine
Pendant ce temps, mon grand-père occupait un emploi de chef de rayon chez un quincaillier installé dans l’immeuble de la Maison Dorée, 20, Boulevard des Italiens, dans le 9ème arrondissement de Paris. La légende familiale colporte même qu’il aurait aussi été Directeur d’un journal de mode !
1923 – La Maison Dorée vue du toit de l’Opéra Comique
Depuis, le bâtiment a été racheté par BNP Paribas qui l’a très bien rénové avec l’aide du très éclectique architecte Pierre Dufau qui fut aussi celui de la centrale de Fessenheim, en 1973. La banque dispose par ailleurs de son siège social au numéro 16 du même Boulevard, qui abrite son élégante Agence Centrale.
Il faudra bien que je consacre un jour un article aux Agences Centrales de ces banques dont l’existence remonte au Règne de Napoléon III.
8 septembre 1929 – Familles Bichemin, Monnier et Destouches, aux Petits-Fossés, à Dinan. Charles 4 est plein centre, et Charles 3 est tout à droite.8 septembre 1929, aux Petits-Fossés à Dinan. Tout à gauche, ma grand-mère Marie Bichemin-Schumacher avec Charles 4 à droite. Plein centre Léonie Bichemin-Gombault, mon arrière-grand-mère, et tout à droite, Charles 3, mon arrière-grand-père.
8 septembre 1929 – Charles 4 à Dinan, aux Petits-Fossés, chez ses parents. Photo colorisée.
1930, Verdun.
Nommé Capitaine de réserve le 25 juin 1930, il obtient un poste d’Agent Militaire à Verdun. C’est en juillet 1930 que les Bichemin s’y installent, 35 Avenue de la 42ème Division, quartier du Faubourg Pavé.
Ma grand-mère laissera alors des regrets dans cette honorable Maison qu’est L’Oréal, à tel point qu’Eugène Schueller lui écrivit le 28 août 1930 en ces termes :
28 Août 1930 Lettre d’Eugène Schueller à ma Grand-Mère
2021, pratiquement partout dans le monde dit civilisé.
Ce savoir-vivre s’est depuis largement dissous dans l’horizon de médiocrité qui nous est proposé comme seule perspective par nos politiques et les leaders d’opinion. Nous évoluons dans un Monde dans lequel on ne parle plus depuis longtemps de relations humaines mais de ressources humaines.
Les mots ont un sens, ils viennent peupler notre univers mental et conditionnent notre subjectivité, nos interprétations et jusqu’à notre comportement et nos actions. Si nous continuons de rester inertes, sans réaction face à la Doxa et aux mots d’ordre dominants, nous allons bientôt vivre dans une dictature de l’esprit, si ce n’est pas déjà le cas.
Le Monde sera ce que nous en ferons, par nos paroles et surtout par nos actes. Envers les générations futures, il y a urgence à accomplir notre devoir d’humanité.
Restons dignes et debout !
Retour à Verdun, 1930.
Quand mon grand-père fut promu au grade de Capitaine d’Artillerie, dans l’Armée de réserve, il avait 38 ans et demi.
Charles Bichemin 4 au milieu des années 1930
Rien d’étonnant à cela, l’Armée Française ne promouvant pas à la légère et sans de sérieux états de service. C’était vrai hier, et c’est encore largement le cas aujourd’hui. Les exceptions se trouvent dans l’Histoire principalement lors de périodes comme la Révolution, le premier Empire et la Grande Guerre.
C’est ainsi que Philippe Pétain n’était « que » Colonel à l’ouverture des hostilités en août 1914, à l’âge déjà avancé de 58 ans. Rapidement, la guerre lui offre l’occasion de déployer ses talents, et il est promu Général de Brigade le 31 août 1914, Général de Division le 14 septembre de la même année, Général de Corps d’Armée le 20 octobre 1914, Général d’Armée en juin 1915, chef de l’Etat-Major Général le jour de Noël 1916. Le 15 mai 1917, il est nommé commandant en chef des Armées Françaises. Enfin, il est élevé à la dignité de Maréchal de France par décret du 21 novembre 1918.
Comme en l’An II de la République, la Patrie était en danger et ceci justifiait cela.
Il eût mieux valu qu’il en restât là après guerre et ne se mêlât point de politique comme il le fît. Il serait alors resté dans le coeur et la mémoire des Français comme le vainqueur moral de l’hécatombe de Verdun, ce qui justifia son élévation méritée à la dignité de Maréchal de France.
A de rares exceptions (Napoléon Bonaparte, Charles de Gaulle), l’Histoire montre à l’envie que les militaires font souvent de piètres politiques.
Note du 21 avril 2024 : cet article, intitulé « Exode », sera publié au troisième trimestre 2024.
1 En fait de facétieux, il pourrait s’agir d’une facétieuse, et, selon mon cousin Pascal Destouches, de Louise Bichemin (1897-1990), soeur de mon grand-père Charles. Il écrit : » je me rappelle que Louise Monnier (née Bichemin) racontait que c’était elle qui avait suggéré ce nom, en souvenir des petits-enfants qui faisaient les « diables » dans le jardin du grand-père Bichemin. Est-ce vrai ? Les Monnier était très en cour auprès du maire de l’époque (de mars 1965 à mars 1983), Yves Blanchot, et, bien sûr, de René Pleven5. Alors, pourquoi pas ? »
2 Dans un prochain article, on pourra découvrir une des facettes de la personnalité de mon arrière-grand-père Charles Jules Bichemin, grand-oncle de René Pleven. Ce dernier sera le directeur politique du journal Le Petit Bleudes Côtes-du-Nord, à compter du 23 mars 1946 et jusqu’au 18 janvier 1986. René Pleven revendiquait volontiers la filiation de son journal avec le Petit Bleu de Dinan, créé, lui, en 1903, par son oncle Charles Pleven, fondateur, avec Jean Geistdoerfer, et que mon arrière-grand-père a sûrement pu lire(*), le trait commun des Bleus de Bretagne étant d’appartenir à la bourgeoisie urbaine et francophone de la province.
(*) Charles Emile Pleven (1871-1924) était le neveu d’Eugénie Philomène Gombault (1847-1914), soeur aînée de mon arrière-grand-mère Léonie Marie Eugénie Gombault (1859-1942).
Le père de Charles Pleven, Jean Marie Toussaint Pleven (1824-1909) fut le témoin du mariage en 1884 de Paul Eugène Louis Gombault(1858-1891)etd’Elise Octavie Jeanne Bichemin (1856-1939) (Les Bichemin l’appelaient la « Tante Gombault »), le témoin du mariage en 1885 de mes arrière-grands parents Charles Jules Bichemin (1858-1935) et Léonie Marie Eugénie Gombault, et enfin le témoin de la naissance de mon grand-père Charles Jean Louis Bichemin en 1892 et apposa sa signature sur son acte de naissance.
Charles Jean Louis Bichemin – une vie résumée sur une feuille de papier
Paul Eugène Louis Gombault et Elise Octavie Jeanne Bichemineurent trois fils : Paul Charles Auguste (1885-1913), Charles Léon Elie (1886-1888) et Jean Charles Louis (1890-1980).
1856-1939 Elise Octavie Jeanne BICHEMIN
Paul Charles Auguste Gombault (1885 – 1913)
Jean Charles Louis Gombault, croix de guerre 14-18 et chevalier de la Légion d’Honneur, fut, entre autres attributions, maire de Lamballe du 24 octobre 1947 au 19 mars 1959, et Conseiller Général des Côtes-du-Nord de 1951 à 1970.
Jean Charles Louis Gombault (1890 – 1980)
Les Gombault, Pleven et Bichemin étaient très liés, alors Charles Jules devait certainement lire le Petit Bleu première époque.
Tombe de René Pleven à Dinan. Crédit photo : moi-même (2013)
3 Depuis, les historiens considèrent que la Guerre de Sept Ans (1756-1763) fut la première véritable guerre mondiale. On consultera sur ce sujet l’excellent livre d’Edmond Dziembowski, « La guerre de Sept Ans, 1756-1763« , Collection Pour l’Histoire, coédité par les éditions Perrin, www.editions-perrin.fr, et le Ministère de la Défense, 2015.
4 Patrilocalité : En anthropologie sociale, la résidence patrilocale ou patrilocalité, également appelée résidence virilocale ou virilocalité, est un principe de fonctionnement de certaines sociétés traditionnelles selon lequel un couple marié s’installe dans le village à proximité des parents du mari une fois le mariage contracté. Sur ce sujet, la lecture de la somme d’Emmanuel Todd est indispensable à tout honnête homme : « L’origine des Systèmes Familiaux – Tome I. L’Eurasie », aux éditions Gallimard, http://www.gallimard.fr/, 2011.
5 Cela jouera des tours à mon père Charles, en 1968. But that is another story.
A notre cousin à la 8ème génération G** R**, 94 ans en avril,
Aux amis de Lamballe et du Penthièvre,
Et au hasard qui fait bien les choses
En février, je vous annonçais que le 27 mars 2000 à 10 h 23, naissait Marie Catherine Albina.
Souhaitant préserver son intimité et son anonymat alors qu’elle fête ses 21 ans, je ne vous en dirai guère plus.
Ah si, tout de même un mot à propos de Marie. Le troisième mot qu’elle prononça distinctement après Papa et Maman fut Tchaïkovski, en décembre 2000. Elle n’avait pas encore neuf mois, et j’avais consacré le plus clair de l’année 2000 à lui faire passer une revue de détail des grands compositeurs et pianistes russes.
A la place, je vous retranscris le mail que je viens d’écrire à mon cousin P**.
———- Original Message ———-
From: Charles Bichemin <charles@bichemin.com>
To: P** D** <p**.d**@**.fr>
Date: March 26, 2021 10:43 PM
Subject: [Une histoire extraordinaire] : rencontre avec G** R**, un de nos cousins communs à la 8ème génération
Bonsoir P**,
Ce soir, j’ai une histoire à vous raconter, et je la trouve extraordinaire.
Transportons-nous d’abord 150 ans en arrière, à Lamballe, Rue Bario, de part d’autre de l’impasse du Hâ-Hâ, vers 1870.
Légende familiale ou pas ? On ne saura jamais. Toujours est-il que mon père m’avait dit que son père lui avait dit que son père, notre arrière-grand-père Charles Jules, lui avait raconté que, lorsqu’il était jeune, autour de 12-13 ans, on est donc autour de 1870, quand il voulait visiter ses cousins le soir sans descendre au Rez-De-Chaussée et ne pas réveiller ses parents, ouvrait la fenêtre de sa chambre, mettait une planche au-dessus de l’impasse du Hâ-Hâ (*) jusqu’à la fenêtre de ses cousins, de l’autre côté, et marchait sur cette planche, au dessus du vide, pour les retrouver.
Ce cousin s’appelait Bichemin, et il faisait partie de la branche des Adolphes, les Pharmaciens.
(*) Le ha-ha (ou hâ-hâ ou saut de loup) est un type de fossé utilisé dès l’Antiquité dans les fortifications pour retarder les assaillants, et qui est maintenant choisi surtout pour son aspect esthétique.
Si l’on doit apporter crédit à cette histoire que m’a racontée mon père, alors la seule conclusion possible est :
La maison de gauche est celle des Adolphes et celle de droite celle des Charles.
Admettons que mes père et grand-père n’aient rien déformé, l’histoire serait belle !
Lamballe – Rue Bario vue de la Place du Martray. Au centre, l’impasse du Hâ Hâ.
Ajouté après l’écriture du mail : La pharmacie de 2021 est Rue Bario, mais, en 1846, la même pharmacie, au même emplacement, se trouve 20, Place du Martray. (Cf. ci-dessous les recensements de 1841 et de 1846).
1846 – Recensement Lamballe Bichemin Place du Martray. Source AD 221841 – Recensement Lamballe Bichemin Rue de Bario. Source AD 22
Pour retrouver l’ancêtre commun aux Charles et aux Adolphes, il faut remonter à Pierre-Louis Bichemin (1718-1756), Boulanger de son état. Pierre-Louis eut plusieurs fils, dont
. Louis Mathurin (1750-1784), négociant, qui donnera plus tard la branche des Adolphes.
. Toussaint François (1753-1802), marchand cafetier, et dont l’un des fils s’appelle Charles Gassien Toussaint, Marchand épicier, négociant, qui est notre Charles 1er.
Charles Jules (1858-1935) et Adolphe Jean Marie (1838-1866) sont des arrière-arrière-petits-fils de Pierre-Louis.
Haute-Goulaine,Mercredi 24 mars 2021, 00h38 :
J’écris sur Geneanet à un certain G** R**, ayant remarqué dans son arbre généalogique une Marie Toussainte Jeanne Bichemin, soeur d’Adolphe 3, et lui demande comment il peut affirmer par ailleurs qu’il descend de Charlemagne.
Mercredi 24 mars, 08h55 :
Simple réponse de G** R** :
si vous souhaitez une rencontre j’y suis favorable?
G** R** ** rue ** 44100 Nantes
02 40 ** ** ** ……06 ** ** ** **
Directement. Je ne le connais pas et « Lycée de Versailles ».
Même jour, 11h55 : il précise
D’après mes » enquètes » la famille Bichemin c’est :
Lamballe 22 et Lamballe et toujours Lamballe.
Toussainte Jeanne Bichemin descendante de Charlemagne
1867 1927
y compris une ascendance noble :
Claire Renée Charlotte HERVE des TROCHES 1780 / 1834
Mariée le 18 avril 1803 Lamballe avec Jean louis Mathurin BICHEMIN
14h59 : Intrigué, je lui transmets mon adresse mail, mon adresse et mon numéro de téléphone et lui écrit (je comprends de ce qu’il écrit qu’il ne connait pas Lamballe ou peu, mais peut-être que j’interprète).
Bonjour G** et merci pour votre proposition que j’honorerai quand le Covid aura décliné.
J’aimerais que vous m’indiquiez svp le « chemin » pour remonter à Charlemagne.
En contrepartie, je vous indiquerai le chemin qui nous relie à Harold II, roi d’Angleterre qui fut défait et occis à Hastings le 14 octobre 1066 par Guillaume le conquérant. (Il s’agît d’Harold Godwinson, dernier roi anglo-saxon d’Angleterre).
Je confirme pour les Bichemin, sur les 450 Bichemin recensés dans mon arbre et qui représentent 99% des Bichemin traçables, tous sont issus de Lamballe, et de Maroué, Faubourg de Mouexignié, situé à 500 mètres de la rue Bario et de la place centrale de Lamballe.
Sur leur ascendance de petite noblesse Bretonne, il y a les Hervé des Troches, les Houdu de la Villecariot, les Farault de Villebeuve, les de Tremeureuc et bien d’autres.
Par ailleurs, j’écris depuis Janvier un livre, qui s’appelle This is The Way, et que je publie en feuilletons sur mon site Harmony Solutions.
Je me permets de vous joindre les deux premiers articles, parce qu’ils me semblent devoir vous intéresser dans la mesure où il y est question, entre autres choses, de nos ancêtres communs.
Portez-vous bien !
16h36, réponse de G** R** :
Je vous adresse un courrier.
Et c’est tout.
Jeudi 25 mars, 00h53 : Après avoir revu ma généalogie, je lui indique
Merci pour le courrier, à noter que le frère de Marie Toussainte Jeanne (mariée à Jean Félix Léon R**), qui s’appelle Adolphe Louis Marie, se marie le 23 janvier 1897 avec.. Marie Eugénie Léonie R**, soeur de Jean Félix Léon (très commun au XIXème siècle ces mariages croisés entre frères et soeurs de deux familles proches).
Vous le saviez déjà.
Sur cet Adolphe Louis Marie :
Témoin du mariage de sa soeur Marie Toussainte Jeanne. Réside alors à Brest.
Entre dans la Marine en 1889, Aspirant le 5 octobre 1892, Enseigne de vaisseau le 29 décembre 1894; port BREST. Au 1er janvier 1899, sur le cuirassé garde-côtes « VALMY », Division de garde-côtes. Au 1er janvier 1901, sur le contre-torpilleur « VAUTOUR » à CONSTANTINOPLE. Lieutenant de vaisseau le 1er avril 1902; port BREST. Au 1er janvier 1903, Officier-Élève à l’École des officiers torpilleurs. Officier breveté Torpilleur. Chevalier de la Légion d’Honneur (ne figure pas en base Léonore). Au 1er janvier 1911, (nomination du 28 septembre 1909), Second sur le contre-torpilleur « HALLEBARDE », Station des torpilleurs de BIZERTE. Ne figure pas dans les effectifs 1917.
Nommé chevalier de la légion d’honneur le 9 juillet 1907 (17 ans et 9 mois de services dont 15 ans et 7 mois à la mer), voir bulletin des lois Bulletin Nº 4171.
Décret Nº 80711 -Domicile: Cherbourg en 1911 Admis à faire valoir ses droits à la retraite en 1915 après 25 ans, 11 mois et 21 jours de service. Pension de 3450 Francs à compter du 22 avril 1915
Cet Adolphe est Adolphe 3, fils d’Adolphe 2 et Adolphe 1 (ces deux derniers pharmaciens).
C’est ce que j’appelle la branche des Adolphe (Bichemin).
Je suis de la branche des Charles. Mon arrière-grand-père Charles 3 (je suis Charles 6) était cousin avec les Adolphes.
11h10, réponse de G** R**
DE ce mariage croisé je n’avais aucun souvenir. (c’est moi qui met en gras)
Pour mon grand père (*) je viens de faire don de son uniforme au musée de la marine de Toulon. Ils en sont très contents car ils n’ en avaient pas de semblables (Hydrographie) services d’enseignement de la Marine de commerce
Je me dis : quelle histoire !
(*) Il s’agit de Jean Félix Léon R**
Enseigne de vaisseau, professeur (inspecteur) d’hydrographie, directeur de l’école maritime de Paimpol, avant la Grande Guerre.
Vendredi 26 mars, vers 13h00 : Je relève mon courrier à la boîte à lettres.
Courrier de G** R**.
J’ouvre :
Mr Charles Bichemin
–« Charlemagne »
Rien d’autre que ci-joint !
Je regarde la 1ère pièce jointe : il est le petit-fils de Marie Toussainte Jeanne Bichemin
Adolphe Bichemin
Une de ses oeuvres en 1850
2ème PJ : copie d’un article des Amis de Lamballe et du Penthèvre qui indique que G** R** leur a fait parvenir un carnet du 1er janvier 1850, format italien 18 * 12 centimètres, doré sur tranches, avec une couverture estampée à froid. Il contient le texte manuscrit d’une courte histoire de Lamballe, intitulée la « Notice sur Lamballe ».
Ce carnet est celui d’Adolphe Charles Louis Bichemin (1806-1885), Pharmacien, conseiller municipal et botaniste à Lamballe.
Je vous la montrerai lors d’une rencontre (*)
Cordialement
Signature illisible
(*) Je vais avoir 94 ans … Le mois prochain !
faites vite !!
Et je fonds en larmes.
La suite, je vous la raconterai lorsque j’aurai été voir notre cousin de bientôt 94 ans et qui habite à 15 kilomètres de chez moi !
Sincères salutations,
Charles Bichemin
P.S. : A part le nom de notre cousin à la 8ème génération, tout est vrai dans cette histoire qui s’est déroulée en 60 heures et que je viens d’écrire à mon cousin P** le Vendredi 26 mars 2021 en fin de soirée.
Almanach BOTTIN – 1894 – Lamballe
Septembre 2002 Haute-Goulaine, Charles 6, Marie et Eloïse BICHEMIN
De mémoire d’homme, à la maison, nous fêtons la Saint-Charles le 4 novembre.
Une fois n’est pas coutume, je vais célébrer avec vous la Saint-Charles le 2 mars, avec la publication de la préface de This is the Way
Alors d’abord, qui est donc ce Charles que nous ne fêtons pas ?
Charles Ier de Flandre dit « Charles le Bon » (vers 1084 – † 2 mars 1127), est comte de Flandre de 1119 à 1127.
Né Charles de Danemark, il est le fils du roi du Danemark Knut IV et d’Adèle de Flandre, petit-fils du comte Robert Ier et de Gertrude de Saxe, neveu du comte Robert II et cousin germain du comte Baudouin VII.
C’est un bienheureux chrétien. Très populaire, Charles le Bon a été très vite considéré comme un martyr et un saint.
Il est béatifié en 1883 par le pape Léon XIII.
Patron des comtes et des croisés, intercesseur des miséreux, il était invoqué par les fiévreux qui devaient boire l’eau versée dans son crâne.
Pour en savoir plus, cliquez sur l’image ci-dessous.
Saint-Charles le Bon
Les personnes qui sont dans la misère font une prière à Saint-Charles le Bon, afin d’obtenir une amélioration de leurs conditions de vie.
Venons-en maintenant à ladite préface.
PREFACE
Ce livre n’est pas l’œuvre d’un homme, mais une œuvre collective. Le livre des générations qui se sont succédé pour aboutir à ce que nous sommes.
J’y ai mis tout mon cœur et toutes mes connaissances, qu’il s’agisse de souvenirs, de généalogie, d’histoire, de géographie ou encore de littérature.
Mon propos est avant tout de transmettre la mémoire de nos aïeux, de leurs lieux et modes de vie ainsi que le contexte de leur époque. En effet, j’ai toujours été convaincu qu’on ne peut savoir où l’on va sans savoir d’où l’on vient.
La mémoire du lent travail, toujours répété génération après génération, d’éducation des enfants par leurs parents, la somme d’efforts et d’intelligence pour progresser, peu à peu, intellectuellement et socialement, ne doit pas se perdre.
Ce livre ne prétend ni être exhaustif ni être totalement exact et le lecteur me pardonnera l’usage de figures de style qui pourrait laisser penser à une altération de cette mémoire. Comme j’aime à le souligner souvent, il y a trois vérités : ma vérité, ta vérité et La vérité.
Je ne prétends donc ici ne délivrer que mon humble vérité.
Le titre du livre est librement inspiré de la série « The Mandalorian » que ma fille Marie m’a fait connaître et où le leitmotiv du héros est « This is the way », qui dépeint bien la tonalité voulue pour cet ouvrage.
Plutôt qu’une déclinaison chronologique, ce livre est organisé comme un dictionnaire, avec des entrées alphabétiques pour autant de noms de famille, de villes et de thèmes divers.
Nous voyagerons dans le temps et l’espace.
Dans le temps, car ces chroniques s’étalent de 1586, où le nom du plus ancien ancêtre que j’ai pu retrouver a été inscrit sur un registre de baptême de Lamballe -grâces en soient rendues au roi François 1er et à son ordonnance de Villers-Cotterêts d’août 1539 qui rendit obligatoire entre autres la tenue en français des registres des baptêmes et des sépultures, jusqu’à nos jours, soit 435 ans.
May 1586, acte de Baptême de Jan, fils d’Hélaine Bychemyn, Cote 5 Mi 244, Paroisse de Notre-Dame à Lamballe
L’orthographe des patronymes ne se stabilisera qu’à compter du XVIIème siècle et, en 1586, Bichemin s’écrivait Bychemyn.Et le mois de mai s’écrivait May, comme en anglais.
L’histoire nous sera d’un grand secours pour nous aider à bien appréhender l’évolution politique et sociale sur cette période.
Dans l’espace, car mes origines sont diverses : Bretagne, Lorraine, Luxembourg, Pologne, et j’en passe.
Ici, nous ferons appel à la fois à la géographie et à l’histoire pour mieux admettre que nos origines ne sont presque jamais celles que nous prétendons avoir ou connaître.
La généalogie est un exercice d’humilité.
Nous utiliserons aussi l’anthropologie et la démographie pour mieux cerner les grandes transformations sociologiques et politiques de ces quatre derniers siècles.
Ainsi ce livre est-il en forme de mémorial, car ne l’oublions jamais, comme l’a si bien écrit Douglas Hofstadter dans son ouvrage désormais culte «Gödel, Escher, Bach»1, nous sommes tout un chacun les Brins d’une Guirlande Eternelle.
Haute-Goulaine, le 5 janvier 2021
Charles BICHEMIN, sixième et dernier du nom
De Charles BICHEMIN 3 en 1880 à Charles BICHEMIN 6 en 1973 Les Brins d’une Guirlande Eternelle
1 InterEditions, 1985. Titre de l’édition originale : Gödel, Escher, Bach: an Eternal Golden Braid. Prix Pulitzer de l’essai en 1980.